samedi, 29 décembre 2007

le bombardement de Casablanca en 1907

(Droit de mémoire)
En recoupant les données de rapports militaires français, récits oraux et correspondances makhzéniennes
 

Un historien marocain raconte la journée du 5 août 1907 
Allal Lakhdimi est historien professeur à la Fac de lettres et des sciences humaines de Rabat. Ses recherches portent sur la résistance et la Chaouia, d’où un ouvrage important publié sur la colonisation de la Chaouia et le mouvement de la résistance.

Dans cet ouvrage en arabe « Intervention étrangère et résistance, les événement de Casablanca de 1907 » (Editions Afrique Orient), une grande partie est consacrée à Casablanca et aux événements du bombardement de la ville en 1907. Dans l’entretien suivant, il nous donne la version des événements d’après ses recherches fondées, dit-il, sur des recoupements entre données de rapports militaires ou diplomatiques français et des correspondances makhzéniennes. Cette page d’histoire des journées sanglantes de Casablanca n’a cessé d’être écrite avec des explications parfois opposées, surtout en cas d’explications idéologisées. L’historiens essaie de défendre le droit de mémoire sans se défaire de l’objectivité. Il explique que le bombardement de Casablanca et le débarquement font suite à un long processus au terme duquel les Européens ont occupé le terrain économiquement puisque « les céréales, la production des laines, sont devenus propriétés de commerçants européens qui possèdent des dizaines de milliers de cheptels avec leur réseaux de protégés ».

Quelles sont les sources de vos recherche autour des événements de Casablanca ?

 Les sources sont nombreuses. Pour ce qui concerne ce qui a été écrit dans les journaux au lendemain des événements ou par des auteurs de mémoires, souvent il s’agit d’écrits qui attirent l’attention mais manquent d’objectivité et de méthode car il y a beaucoup d’écrits qui s’inscrivent dans le cadre de la manipulation de l’opinion publique. Ici il s’agit de l’opinion publique française. Souvent on découvre des sources françaises mais aussi des rapports militaires ou diplomatiques aussi bien français qu’anglais ou allemands. Ce sont des sources importantes qui fournissent des données qu’il faut lire attentivement en recoupant avec d’autres sources notamment marocaines surtout des correspondances makhzeniennes.   Quelle l’importance du bombardement de Casablanca ?

Le bombardement de Casablanca en 1907 est un fait important parce que fondateur pour l’histoire moderne de la ville et du Maroc. C’est dans un contexte bien précis que se sont produits ces événements. Ce contexte n’était pas entièrement connu sur le moment. Les événements étaient imbriqués dans un processus colonial lent et donc, officiellement, il fallait voiler la trame avec un halo, ce qui entraîne de la confusion. Cette confusion est demeurée bien longtemps. La recherche en histoire au Maroc a essayé de découvrir si les événements avaient une valeur historique par la richesse de sens qu’on pourrait en sortir.   Réponse ?

La réponse est oui et ces événements méritent plus qu’un livre. Quand nous nous sommes engagés profondément dans le sujet, recherche dans les sources diverses et références, nous avons trouvé que ces événements entrent dans le cadre d’un contexte colonial complexe, contexte de guerre colonialiste et intervention militaire européenne, française et espagnole préméditée et bien organisée. Mais ce qui est bizarre dans tout cela, c’est que les Marocains qui étaient considérés comme des inconséquents, c’est-à-dire ne sachant pas ce qui se passe autour d’eux, se sont avérés, au contraire, très conscients de ce qui se passe, ils avaient une parfaite conscience que l’ennemi les guettait embusqué, que le danger du colonialisme menaçait et qu’il fallait l’affronter avec tous les moyens dont on dispose.   Qu’est-ce qui vous pousse à dire ça ?

Quand vous chercher dans les sources marocaines et quand on recourt à des récits oraux, on trouve que ces événements avaient des causes qui remontent au moins à l’an 1904, année de l’accord d’Algésiras et l’appropriation par la France du Maroc en raison de la dette contractée par Moulay Abdelaziz. Depuis cette date, les Français ont commencé à essayer d’imposer aux Marocains une forme de Protectorat avant la lettre. Le Maroc, à chaque fois, parvient à glisser entre les doigts et essaie de résister avec les moyens dont il disposait. Le Makhzen n’avait, pour tenir le coup, que la résistance diplomatique et politique. Mais le peuple marocain, sur la plaine de la Chaouia, était armé, les tribus avaient des armes et petits et grands savaient les manier. Bien sûr, souvent des modèles d’armes très anciens mais avec de la bravoure ça devient efficace même pour un ennemi surarmé en matériel ultramoderne. Le Makhzen parfois ou certains de ses fonctionnaires font signe aux dignitaires des tribus pour agir d’une manière ou d’une autre parce que eux, ils sont libres de tout accord ou convention qui les lient les officiels aux forces extérieures. Les événements de 1907 à Casablanca entrent dans ce cadre. Quand les Français ont commencé à imposer le protectorat surtout après l’accord d’Algésiras qui les avait favorisé, notamment à cause de la dette contractée, on remarque qu’ils essaient d’imposer aux autorités centrales marocaines l’application de ce qu’on appelle le contrôle financier. Les contrôleurs financiers français ont assiégé la Douane de Casablanca à côté des Oumanas qui ont pris peur et ont suggéré à leurs amis des tribus de la Chaouia de défendre leur pays. Cette affaire coïncide dans le temps avec le début du fonctionnement de la Compagnie marocaine chargée de travaux de réfection du port. Autre contexte est l’occupation d’Oujda, évènement qui a eu un retentissement considérable.

Un médecin diplomate a été tué à Marrakech le 19 mars 1907 et Oujda est occupée le 29 mars, soit dix jours après. Un vent d’incitation à résister à l’envahisseur était à l’œuvre. Une délégation des tribus est venue pour annoncer que si les Français ne se retirent pas de Casablanca et n’arrêtent pas leur activité au port, les tribus prendront l’initiative d’agir. Officiellement, les autorités locales de la ville ont rapporté l’information aux autorités centrales. Mais les solutions se sont fait attendre. Les tribus ont agi de la manière qu’elles voyaient la meilleure, c’est-à-dire arrêter les activités des français par leur propres mains. Ils ont donc chassé les contrôleurs financiers français et ont suspendu les travaux au port. Au cours de ces interventions, il y a eu des victimes de part et d’autres : des Marocains tués ainsi que des ouvriers européens. Ce fut donc là la prétexte de l’intervention.   Il y a eu aussi les travaux de la voie ferrée passée à travers les tombes du cimetière de Sidi Belyout qui a suscité la révolte des habitants... On a fait mention de ça pour monter en épingle la version de la religion et du fanatisme. Des faits avérés existent, la voie ferrée est passée en effet par le cimetière sans respect des tombes. Mais c’est trop simplificateur de faire de ces faits une question de fond. Sur ce chapitre justement, la question de fond c’est que le train a été considéré par les habitants de la Chaouia et les Marocains en général comme un instrument de pénétration des Français, considérés comme des occupants, vers des zones comme Berrechid, Settat et Marrakech. C’est une erreur de sous-estimer la conscience chez les Marocains de cet aspect des choses. Le fait de ne pas respecter les sépultures, peut-être que cela a été un élément mais un élément marginal sans plus, pas principal. Ce qui est par contre bizarre, c’est que certains journaux français et même des écrivains ont considéré que les Marocains sont surpris, effrayé par le sifflement du train. Tous les journaux l’ont écrit et cela été répété comme une vérité. On s’est dit que le peuple a considéré le sifflement du train comme quelque chose de satanique. Pourtant, beaucoup de Marocains allaient en pèlerinage à la Mecque bien avant cette période, avaient entendu la sirène du bateau, avait vu des trains. La réalité c’est comme si on refuse, côté français qu’il y ait une conscience chez les Marocains du danger imminent de l’occupation. Il y avait pourtant une pression forte et claire sur le Makhzen et un peuple qui veut résister. Donc, l’élément capital et déterminant c’est les contrôleurs financiers et, un mouvement de résistance contre la présence française dans la Chaouia couvait et se préparait, d’autant que les Européens et leur protégés avaient main mise sur les richesse céréales, cheptel etc.   Qu’en est-il donc du bombardement et du débarquement ? Dans la version qui a circulé, le bombardement est dû à la précipitation d’un officier du croiseur le Galilée stationné devant Casablanca pour défendre les gens du Consulat français contre l’émeute de « bandes de brigands »

La version qui dit que le bombardement avait pour raison de défendre les Français contre des émeutiers ou brigands venus pour piller la ville est fausse. Le bateau bombardier était à Tanger, la coordination de l’opération a été effectuée avec le comte de Saint Teuler chargé des affaires consulaires à Tanger. Ils ont coordonné l’opération, ce qu’on peut appeler une conspiration. Le commandant Ollivier du Galilée a stationné le bateau en position de tir. La question était de savoir comment garantir la sécurité des gens du Consulat en cas de bombardement. C’est pourquoi le Consule français a fait pression sur le gouverneur de la ville, Boubker Ben Bouzid, et sur autorité locale surtout Moulay El Amine, oncle du sultan et commandant de la Mhalla, pour laisser le passage libre et la porte de la ville ouverte pour que les marins soldats français du Galilée puissent passer et aller jusqu’au consulat en vue de le protéger. C’est ce qui a été conclu et exécuté. La porte était ouverte, les sentinelles de l’armée marocaines ont été dispersées sur la route et devant les consulats. Tout était finalement calme après les événements du 30 juillet ayant coûté la vie à des ouvrier européens. Mais ce qui s’est passé c’est que lorsque les marins français ont débarqué le 5 août 1907 à l’aube, ils avaient les consignes de tuer tout Marocain qu’ils rencontrent sur leur chemin. Alors, ils ont tué les Marocains sur la porte de la mer, Bab el Marsa, les sentinelles sur le chemin et 35 soldats marocains qui gardaient le consulat français et qui étaient en train de boire du thé très tôt le matin juste après la prière du Fajr. Quand ils sont enfin entrés au consulat, ils ont dressé le drapeau, signe pour le bateau qu’ils sont parvenus à bon port comme convenu. Et c’est à ce moment-là que le bombardement de la médina, surtout la partie habitée uniquement par les marocains musulmans ou juifs, a commencé. Des feux ont pris dans les nouala (hutte en roseaux). Cela s’est achevé par un carnage pour terroriser aussi bien l’autorité que la population. Le message était donc clair : quiconque s’oppose à l’occupant, il lui en coûtera cher. Mais après le bombardement et contrairement à ce qu’on a attendu, il y a eu l’organisation de la résistance. Des moujahidine sont venus de partout, au-delà de la région de la Chaouia, même de Tafilalet.   Le bombardement a concerné toute la médina ?

Sauf le quartier des consulat et des commerçants. Ce sont les quartiers marocains qui furent visés en priorité, ceux qui abritent les ouvriers, artisans, porteurs, maçon, marins etc.   Des photos montrent que même le mausolée de Sidi Belyout n’a pas été épargné.

Le bombardement des mausolées, mosquées, Scala cela s’est passé non pas le 5 août mais plutôt les 6 et 7 août quand les moujahidines sont entrés dans les ruelles de la médina pour empêcher le débarquement de milliers de soldats. Le bombardement a commencé le 5 août à l’aube et s’est achevé le 7 dans l’après-midi.

 La croiseur le Galilée a commencé le premier et a été soutenu ensuite par trois autres navires de guerre dont un espagnol. Puis une flottille est venue en appui des ports d’Algérie, le 7 août et le bombardement s’est poursuivi. Il s’est achevé le 7 août pour la médina de Casablanca mais s’est poursuivi pour la banlieue de la ville qui continuait à recevoir une pluie d’obus pour repousser la résistance et ratisser les alentours. L’armée française constituée d’environ 3000 soldats n’a pas pu s’éloigner de la ville. Les soldats ont creusé des tranchées autour de la médina et sont restés embusqués comme en résistance. En tout, pendant trois mois l’armée française va essayer de repousser les attaques venant de la plaine. Le général Drude, du fait qu’il a eu des difficultés énormes pour sortir de la banlieue de Casablanca, le gouvernement français l’a changé par un autre général sous prétexte de la détérioration de son état de santé. En réalité, ce changement dans le commandement de l’armée d’occupation provient du fait qu’il n’a pas pu faire avancer ses contingents hors de Casablanca. Toute sortie de la banlieue proche de la ville se soldait par un accrochage. Chaque jour une tribu faisait sa guérilla par des attaques à l’improviste.   A ce propos quelles sont les sources ? Il y a les récits oraux et aussi des documents et rapports militaires français de l’armée de terre et la marine. Ici les témoignages sont français et officiels. Quand ils reconnaissent certaines réalités à leur corps défendant, on ne peut pas douter de leur objectivité. A partir de plusieurs documents et rapports militaires sur les mêmes événements, on arrive à rassembler des éléments fiables en procédant à des recoupement pour reconstituer le puzzle. Il ne faut pas oublier aussi les rapport anglais et allemands.   Qu’en est-il des statistiques des victimes des bombardements ? Les événements de Casablanca le 5 août ont été à l’orogine du fait qu’au lieu de l’appeler Dar Beida on a appelé la ville Dar Kahla ou Sawda. Dar Kahla parce que ce qui s’est passé est quelque chose d’horrible. L’occupant du moment n’avait pas intérêt à reconnaître les faits parce qu’ils le condamneraient devant l’opinion publique surtout française du moment. On n’a pas oublié à ce propos les écrits de Jean Jaurès sur le journal L’Humanité.

Donc autour des statistiques, il y a comme un confusion entretenue. En août 1907, les habitants de Casablanca étaient plus de 30 milles personnes. Les étrangers étaient au nombre d’environ 1000 personnes. Après les événements, la ville ne comptait plus que quelques centaines d’habitants.

Une ville complètement dépeuplée soudain. Certes, des habitants ont pris la fuite mais ceux qui sont morts dans les bombardements, Dieu seul connait leur nombre. Je vous donne le récit d’un anglais. C’était un avocat à Gibraltar appelé Mitchel. Il a rassemblé des témoignages de réfugiés marocains juifs et musulmans, qui ont fuit les bombardements. Il écrit dans son ouvrage que sur un totale de 30 mille habitants, la ville de Casablanca ne comptait plus que quelques centaines de personnes précisant qu’un grand nombre d’enfants et de femmes, d’hommes furent tués mais sans préciser le nombre. Si on essaie de chercher dans les estimations du nombre des morts on se rend compte que dans des documents marocains sous, le règne de Moulay Hafid, on parle de 7 mille morts. Le version officielle française parle, elle, d’environ 1.500 morts à Casablanca. Des historiens comme Charles André Julien parlent d’une estimation de 1500 à 3000 morts. Mais la réalité est peut-être davantage. Pourquoi ? Où sont les preuves ? Georges Bourdon, un journaliste français dans son livre « Ce que j’ai vu à Casablanca », ouvrage sorti en 1908, relate ce qui s’est passé dans le Sour Jdid qui se trouve à l’ouest de la ville. Le Sour Jdid, prolongement de la médina, avait été construit par Hassan 1er pour les Européens, mais ils avaient refusé de s’y installer sous prétexte qu’il est éloigné du port. Finalement ce lieu est devenu lieu de campement de soldats marocains et l’on y étalait les peaux pour les faire sécher. En concertation entre le consul français et le khalifa du sultan Moulay El Amine, il a été décidé que les habitants rescapés des premiers bombardements s’y réfugient ainsi que les soldats marocains pour éviter les bombes. Georges Bourdon relate que les bombes ont été dirigées vers les gens réfugiés dans le Sour Jdid transformé ainsi en immense charnier. Le journaliste raconte qu’il avait été guidé par un citoyen français horrifié par ce qui s’était passé pour lui montrer l’affreux carnage des habitants des derbs Tnaker et el Afia réfugiés au Sour. Il a décrit le spectacle macabre insoutenable. Il a comparé le lieu avec la bataille de Salammbô de l’époque romaine. Il a décrit une femme morte éventrée penchée sur son enfants mort, des soldats aux têtes déchiquetées. La violence de ces spectacles montre que ce qui était visé c’est de faire le maximum pour terroriser afin de réduire à néant toute opposition ou résistance.

Suite au bombardement et après que les combattants de la résistance furent repoussés, des tranchées, comme dit plus haut, furent creusées autour de la ville. L’armée d’occupation y est restée embusquée pendant des jours en constante alerte. La presse française a dénoncé et brocardé copieusement cette armée de trois milles soldats surarmés en artillerie, bien équipés et bien entraînés comme machines à tuer mais incapables de quitter leurs tranchées face à un ennemi sous-équipé sinon avec généralement de vieux fusils. Les soldats dans les tranchées tiraient sur tout ce qui bougeait. On a trouvé des cadavres d’hommes de la plaine ou des chevaux criblés de balles comme des passoires selon des témoignages oraux avec des dizaines de balle pour tuer un seul homme ou une seule bête. On mitraillait à tirs bien nourris sans compter, comme si on avait peur que l’ennemi se relève. De l’autre côté, on remarque, grâce à ces constats, le courage et la bravoure des gens de la Chaouia.   Que va-t-il se passer en 1908 ? Les choses vont changer car le gouvernement français allait remplacer le commandement de l’armée avec un nouveau général et trois colonels. Au début du débarquement, on disait que le bombardement de Casablanca suffirait car on prétendait qu’il n’y a pas de résistance et qu’il ne s’agit que de brigands. Mais par la suite on a été contraint de reconnaître qu’il y a de l’autre côté un peuple qui résiste et rejette l’occupation pour défendre son territoire. Donc, début 1908, le général Drude est relevé de ses fonctions pour être remplacé par le général D’Amade avec augmentation du nombre de soldats à 16 mille prêts à décimer la plaine…  


  Court extrait du livre « Ce que j’ai vu à Casablanca » de Georges Bourdon qui raconte la vision du charnier du Sour Jdid :

"Ce que j’ai vu est indescriptible. C’est une boucherie des plus horribles, que l’on puisse imaginer. Souvenez-vous du camp des mercenaires dans " Salammbô", imaginez les cadavres jonchant le sol, les mouches qui se bousculent, pour trouver un endroit sur les corps, les odeurs nauséabondes des cadavres ? Oui je les ai vus et sentis. Après le déluge des bombes de l’escadrille, c’est au tour des légionnaires de débarquer, pour terminer le travail. Ils ont semé la terreur au sein des populations qui n’ont pu fuir, un massacre collectif des marocains musulmans et juifs s’en suivit, une vraie razzia sur les personnes et les biens pris dans la tournure d’un carnage !"

Propos recueillis et traduits de l’arabe par Saïd AFOULOUS
source : l'Opinion, samedi 29 décembre 2007.

samedi, 11 novembre 2006

Sahara marocain et responsabilité historique*

Tout observateur qui s’aviserait de jeter un regard rétrospectif sur le Grand Sahara durant les trois derniers siècles, s’apercevra d’une effervescence politique brûlante ou d’une situation sociale au bord de l’explosion dans la région.

Si la période de la guerre froide qui a suivi la seconde guerre mondiale avait consacré les divisions politiques des pays africains hérités de l’ère coloniale, la chute du mur de Berlin en l’an 1989, à quant à elle, replacé l’espace saharien dans le giron politique, avec entre autres, la situation conflictuelle à la frontière égypto-soudanaise, qui a été le prolongement aux affrontements sanglants dans la corne de l’Afrique (Ethiopie, Erythrée, Somalie) ou encore au conflit frontalier entre la Libye et le Tchad.

Alors que l’Algérie était plongée dans la décade du sang au point que les implications de cette situation menaçaient jusqu’aux fondements mêmes de l’Etat, ce qui a, chemin faisant, aidé et encouragé la Kabylie à revendiquer ouvertement son indépendance, les Touaregs et les Arabes d’Azouad, repartis tout au long de la frontière Algérie-Mali-Mauritanie, s’étaient soulevés dans l’optique de l’indépendance.

C’est au creuset de ces circonstances internationales et régionales qu’est apparu le problème du Sahara estampillé dans le vocabulaire international comme étant le problème du Sahara occidental.

Dans le sillage de ces mêmes circonstances, il a été catalogué comme étant un élément de tout un chapelet de tensions qui embrasent le Sahara dans son ensemble, de l’Atlantique à la Mer rouge.

Par référence aux données historiques établies et avérées, le prolongement saharien de l’Etat marocain ancestral, ne devrait à priori prêter à aucune discussion, encore moins à un quelconque problème, l’inverse des frontières, pièce par pièce, conçues par le colonialisme européen sur le flanc saharien, aux autres pays du Nord africain (particulièrement les frontières sahariennes de la Libye et de l’Algérie), et qui se prêtaient de toute évidence au jeu de l’affrontement politique international1.

Pourquoi donc la question du Sahara marocain était-elle restée posée alors que, jusqu’à nouvel ordre, on ferme les yeux sur d’autres parties du Sahara des pays Nord-Africains ?2.

Laissons de côté les développements qu’a connus la question du Sahara que les spécialistes, les acteurs et les observateurs de la politique internationale3 appréhendent fort bien, pour nous atteler à l’histoire même du Sahara atlantique, s’étendant de Tarfaya au fleuve Sénégal avant la période coloniale du début du 20ème siècle. Mais cette démarche, pour autant qu’elle pourrait faire la lumière sur bien des points, soulève un grand problème, qui consiste en l’insuffisance des témoignages historiques locaux et, par conséquent, des données qui en résulteraient.

I - Processus de l’écriture de l’histoire portant sur le Sahara atlantique

Si nous enjambons les époques lointaines dont l’exploration nécessite le recours à des techniques de recherches archéologiques et autres techniques semblables, telle la toponymie, l’on constate, que la première période de l’histoire, tout comme c’est le cas pour les derniers siècles.

précédant le début de l’ère chrétienne, ne nous offrent, en guise de témoignages historiquement consignés sur l’espace saharien, que des données parcimonieuses, puisque nous ne disposons en la matière, que de quelques résidus des textes latins légués par Hérodote ou Saloster, textes qui se prêtent à de nombreuses lectures et interprétations. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, les analystes ne s’y réfèrent souvent qu’à titre indicatif sans plus.

Avec la venue de l’Islam en terre marocaine et sa consolidation dans la région durant le 8ème siècle, les témoignages arabes sur l’espace saharien commençaient à pleuvoir, apportant des données d’une richesse exceptionnelle.

Au départ, et jusqu’au 10ème siècle, tout venait du Machrek (Ibn Haoukal, Ibn Abdelhakam et Massaoudi). La production version marocaine a été relancée par la suite, avec des références aux écrits d’un certain nombre d’historiens, de géographes, d’hommes de lettres, et d’encyclopédistes du Machrek, tels El-Amri ou Al-Kalkchindi.

Parmi les noms marocains prestigieux qui ont monopolisé la quasi-totalité de ce que nous savons sur la région entre le 11ème et le 14ème siècle, figurent Al-Bekri, El-Idrissi, Ibn Said Al-Maghri, Ibn Aadri, Ibn Abi-Zaraa et Ibn Batouta.

Nous étions chanceux à la constatation que les écrits d’Ibn Khaldoun durant le dernier quart du 14ème siècle, aient tenté de rassembler la quasi-totalité des éléments et données arabes portant aussi bien sur la géographie et l’histoire de l’espace du Sahara atlantique, que sur les activités de ses tribus entre le 8ème et le 14ème siècle.

Tandis que les récits arabes déclinaient, à l’exception de la période de production de Léon l’africain au début du 16ème siècle, la relation ibérique des faits s’est métamorphosée en une dynamique de découvertes géographiques durant le 15ème et le 16ème siècle, prenant la tête des écrits historiques les plus importants sur le Sahara atlantique.

Les témoignages européens ont ainsi maintenu leur domination tout au long des siècles suivants jusqu’à la fin du 19ème siècle, et ce à travers des écrits hollandais, danois, français, britanniques et autres4.

A voir la liste des écrits sur l’histoire du Sahara atlantique, nul ne peut s’empêcher de constater que la plus grande partie de ces écrits n’était pas d’origine locale5.

A l’exception du legs de cheikh Mohamed Al-Yadali (16851753), nous n’avons disposé de témoignages historiques locaux pertinents qu’au tout début du 20ème siècle, lorsque certains esprits éclairés, encouragés par des personnalités de l’administration coloniale, se sont résolus à accorder à cette question l’importance qu’elle mérite.

Cheikh Sidi Baba s’est d’ailleurs étonné de cette situation choquante en traitant de l’histoire des Emirats d’« Idouich » et de « Machdaf ». Il s’y est arrêté avec beaucoup d’émotion, celle-là même que ressentent aujourd’hui chercheurs et analystes.

Sur ce point, il affirme : « J’étais étonné comment les Ouléma et les hommes de lettres de cette terre +Baidane+ sahraouie marocaine, n’aient pu s’intéresser, vu leur mérite et leur noblesse, à l’histoire de cette terre, pour la consigner dans de remarquables ouvrages, au regard de l’abondance des événements et des hauts faits qui s’y sont déroulés et qui requièrent des écrits, et en considération du grand nombre d’illustres personnages de divers horizons qui y vivaient et dont les témoignages sur sa grandeur, ne devaient guère tomber dans l’oubli : si de cette époque, j’avais trouvé un ouvrage sur lequel je pourrai m’appuyer, j’en aurai noté tout ce qui y est désigné du doigt »6.

Nul doute que quiconque adopterait une approche simpliste, reprocherait aux tribus sahraouies leur négligence et s’adonnerait, peut-être, à un travail d’évaluation et d’appréciation de cette négligence, plutôt que de mener une réflexion pour en saisir les tenants et les aboutissants.

II - Ce que nous savons sur le Sahara atlantique durant le premier millénaire

Au 3ème siècle, le recours au chameau comme moyen de transport par les tribus amazigh de Znata et Senhaja reparties dans la partie occidentale de grand Sahara, était l’événement majeur dans l’histoire de la région.

Nul doute que ce recours à grande échelle a eu un grand impact sur l’organisation des flux commerciaux entre les deux rives du Sahara durant les six premiers siècles.

La situation qui prévalait, nécessitait de toute évidence une certaine organisation politique à même de sauvegarder la sécurité des hommes et du commerce auquel ils s’adonnent, ce qui a incité les chefs des tribus senhaja à s’inscrire dans cette même dynamique.

C’est ainsi qu’est apparu le système des alliances politiques tribales, tel qu’il a été évoqué par Al-Bekri, Ibn Abi-Zaraa, Ibn Aadari, Ibn Samak Al-Aamili, et bien d’autres7.

Il est probable que les défis majeurs qu’imposent la nature et le climat du Sahara, ont pesé de tout leur poids sur le système des alliances politiques tribales qui a connu, par conséquent, de nombreux développements dont nous ne savons que très peu de choses.

En la matière, les données dont nous disposons sont pauvres ou dépourvues de toute consistance, nous conduisant à conclure que ces développements variaient entre l’échec chronique et la réussite furtive.

Il apparaît que la propagation de la Daawa islamique au sein des tribus Senhaja au cours du troisième siècle de l’hégire, a donné lieu à des circonstances propices à une telle unité politique. Elles n’étaient cependant pas suffisantes pour venir à bout du caractère nuisible des conditions qui brident l’activité humaine, et qui sont inhérentes à l’austérité de la nature du Sahara.

Il semble bien que les développements que connaîtra le mouvement Almoravide, issu du troisième bloc senhaji, témoignent de ce que nous présumons8.

III - Le Sahara atlantique : de Abdellah Ibn Yassine à Nasser Eddine.

Au début du second millénaire, le deuxième bloc Senhaji était en état de déliquescence, mais la direction Senhajie était consciente de la nécessité d’une organisation politique pour pouvoir profiter des revenus du commerce saharien entrepris par caravanes, et pour être en phase avec les développements importants que connaît le commerce à l’époque.

C’est ainsi qu’ils ont pu rebondir pour la troisième fois avec un socle religieux solide, pour constituer un bloc regroupant la quasi-totalité des tribus Senhaja, et pour réunir les moyens devant leur permettre d’atteindre leur objectif.

Pour ce faire, ils ont fait appel a un Fquih du Souss en l’an 1039, en l’occurrence Abdellah Ibn Yassine Al-Jazouli, disciple de Ouajaj Ben Zellou Lamti, cheikh de Ribat Nfiss.

Cette donnée historique témoigne de la symbiose tribale, religieuse et spirituelle entre l’espace saharien et ses prolongements marocains avec le Souss. Il en va de même pour les orientations qui étaient à la base des tendances politiques et religieuses de l’Imam Abdellah Ibn Yassine après le succès de ses prédications, et la naissance du mouvement Almoravide, qui nous indiquent l’ampleur des liens organiques et vitaux sur plusieurs plans entre ces deux espaces (Sahara et Souss).

Les références dont nous disposons indiquent que la Direction du bloc senhaji penchait beaucoup plus vers le nord que vers le sud9.

La plus importante action politique menée par l’Imam et ses successeurs en direction du sud (Royaume de Ghana et Bilad Soudan de manière générale), n’était en effet qu’une tentative pour le recouvrement de la souveraineté des senhaja sur oudghichte en l’an 446 de l’hégire, alors que toute l’attention de la direction des Almoravides, était portée sur Sijilmassa, Souss et Tamesna qui étaient le fief des Berghouata.

Ces penchants apparaissent beaucoup plus clairement chez la direction Almoravide dans son action tendant à la fondation de Marrakech en l’an 1070 environ, et à sa résolution à en faire la capitale de son Etat naissant à l’époque de Youssef Ibn Tachfine.

L’abdication d’Abou Bakr Ibn Omar au profit de son cousin Youssef en l’an 1061, était venue corroborer et encourager ce choix.

Si la relation de l’histoire de l’Etat marocain entre le 11ème et le 17ème siècle10 a négligé l’espace saharien, à l’exception de quelques éléments et données consignés dans certains écrits historiques, ou ayant trait à la géographie, il n’en demeure pas moins que les apports du Sahara atlantique avec le Maroc étaient restés les mêmes que par le passé, autrement comment expliquer la poursuite du commerce saharien durant cette période et sa prospérité durant certaines étapes de cette période, comme c’était le cas au cours des 10ème et 11ème siècles, ou encore durant la première moitié du 14ème siècle ? Comment, bien plus encore, peut-on expliquer l’ordre du Sultan Mérinide aux notables des tribus du Sahara, leur enjoignant d’accompagner les émissaires dépêchés auprès de lui par les gouvernants et les Sultans du Soudan (à l’époque du Mali), ou ceux dépêchés par lui auprès d’eux, si leur autorité n’était pas effectivement établie au Sahara11.


Notes :
1 Il semble que le programme du président algérien, Monsieur Abdelaziz Bouteflika et de son gouvernement, traduit de manière profonde la portée et la gravité du problème au regard des importantes lignes de crédit figurant dans le budget de l’Etat pour le développement des régions sahariennes de l’Etat algérien et pour les relier par tous les moyens disponibles aux autres régions du littoral méditerranéen où vit la majorité des populations du pays.

2 Nul doute que le jeu des intérêts au plan international et les impératifs de la guerre froide, en plus des besoins des marchés internationaux en gisements de pétrole africains (Libye, Algérie, Nigeria et Tchad tout récemment) ainsi que l’implication de l’Egypte dans le problème du proche orient (question palestinienne), sont autant d’éléments qui ont un rôle primordial dans l’assouplissement de la tension au flanc saharien des pays nord africains précités. Ces données conjoncturelles ne peuvent cependant concourir à la disparition des raisons devant mener à une explosion politique à l’avenir dès lors que seront réunies les circonstances internationales à une telle situation. La tension née de la répartition des quotas en eau entre les pays que traverse le Nil avec ses divers affluents, et la guerre contre le terrorisme augurent de ce que nous prévoyons.

3 Voir : Georges Vedel (sous la direction) « Edification d’un Etat moderne : le Maroc de Hassan II », Paris, Albin Michel 1986. Abdelkhaleq Benramdane, « Le Sahara occidental : Enjeu maghrébin », Paris, Karthala, 1992.

4 Il est rapporté dans certains écrits soudanais, quelques enseignements superficiels sur l’espace saharien ou portant sur les relations du Maroc avec le Soudan. Nous en trouvons quelques éléments dans « L’histoire d’Al-Fettach » de Asrate Kaate, dans « L’histoire du Soudan » de Abderrahman Saaidi, et dans « Tadkirate Annissiane » d’un auteur inconnu.

5 Un grand nombre de chercheurs pensent que les témoignages dont nous disposons ne sont autres que ceux de citadins sur les populations du Sahara. Une telle assertion nous interpelle sur les différences entre le mode de vie et la culture des citadins, et le mode de vie et la culture de la gente du Sahara. La généralisation de ces témoignages ou leur retrait, aux périodes précédant la fin du 18ème siècle et peut être bien après, requiert vigilance et retenue.

6 Voir Moukaddimate Mohamedhen Ould Babah dans son analyse des textes d’Al-Yadali : Cheikh Mohamed Al-Yadali, « Textes de l’histoire mauritanienne : chiyam zaouaya, Amr El-Wali Nasser Eddine, Rissalat Annasiha », Tunis, Bayt Al-Hikma 1990. Analyse : Mohamedhen Ould Babah, pages 19-54. Cheikh Sidi Babah Ould Cheikh Sidi (décédé en 1924), Emirats d’Idouich et de Machdof (étude dans l’histoire politique mauritanienne), Nouakchott : Institut pédagogique national. Société des ouvrages islamiques/Mauritanie. Etude et analyse : Yzid Bih Ben Mohammed Mahmoud, pp 91-92.

7 La plupart des textes historiques en rapport avec la question ont été rassemblés par Joseph Cuoq dans son recueil et les a traduits en langue française en les assortissant de précisions et de commentaires. Voir : Cuoq (J.), Recueil des sources arabes concernant l’Afrique occidentale du 8ème au 16ème siècle (Bilad Al-Sudan), Paris, CNRS, 2 éd,1985.

8 En ce qui concerne les développements du mouvement Almoravide dans son étape saharienne, voir : Ahmed Achoukri : « Le royaume du Ghana et ses relations avec le mouvement Almoravide (Est-ce vrai que les Almoravides ont conquis le Ghana ?). Rabat, publications de l’Institut des études africaines 1997.

9 C’est ce que traduisent les orientations de l’Imam Abdellah Ibn Yassine et de son successeur l’Emir Abou Bakr Ibn Omar. Au niveau de la base, « le mode de déploiement de la tribu senhajie : Massoufa », tel que présenté par des écrits de référence arabes jusqu’au 17ème siècle, en donne une meilleure illustration. La carte de leur répartition géographique nous amène de leurs positions sahariennes connues, à la plupart des régions du Maroc des Almoravides, y compris l’Andalousie. A partir du 13ème siècle, il nous est possible de suivre les indices de leur présence au fin fond de Bilad Soudan, que ce soit à Jinni ou Niani, capitale du Mali, ou encore dans les centres urbains soudanais, du bassin central du fleuve Niger à l’océan atlantique au sud du fleuve Sénégal, principalement dans les deux « fout » : fout tor et fout Jelou. Il semble bien que cette large présence a incité un grand nombre de Chouyoukh du Soudan dont Abderrahmane Essaidi à considérer Massoufa comme étant le fief d’origine des Touaregs du Sahara. Voir :
- Abderrahmane Essaidi « Histoire du Soudan », Paris 1981. Celui qui a supervisé son édition sans en modifier le contenu en le traduisant en français est « Octave Hudas » avec la collaboration de son disciple Benoît. Cha 8, p 25.
- Ahmed Ben Forto, livre sur les conquêtes du Sultan Idriss Alouma à Barno (1564-1576), Stuttgart 1987, commenté et traduit en anglais par « Derck Langi » pp 31 à 36.
- Mohamed Belou « Infak Al-Maysour Fi Tarilkh Bilad Takrour », Rabat : publications de l’Institut des études africaines 1996. Etude de Bahija chadli , pp 196-199, 223 et 292.
- Cheikh Sidi Baba, « Emirats d’Idouich et de Machdouf », pp 160-161.
- Cheikh Mohamed El-Yadali, « Noussous Mine Tarikh Al-Mouritani : chiyam Az-zaouaya, Amr El- Ouali Nasser Eddine, Rissalat Annasiha », p 139.
- Lhote (H.), « Les Touaregs du Hoggar », Paris, Armand Colin, 1984, pp 11-31.

10 Cette période correspond à l’époque du pouvoir des Almoravides, des Almohades, des Mérinides, des Wattassiyines et des Saadiens. 11 Ibn Khaldoun « Al-Ibar », tome 6, p 416 et suivantes, tome 7, pp 526-528.

* Etude publiée par Maghreb Agence Presse

vendredi, 03 novembre 2006

II. Territoires marocains spoliés et vérités au Sahara : Aux origines du conflit maroco-algérien



Les engagements non tenus de l'Algérie

Le lendemain, 6 juillet 1961, un accord secret sur les frontières entre les deux pays est signé dans lequel le GPRA reconnaît officiellement que «le problème territorial crée par une délimitation arbitraire imposée par la France devait être ultérieurement être résolu par des négociations directes entre le Maroc et l'Algérie». Le même GPRA affirme, de surcroît, que tous les accords susceptibles d'être finalisés entre Paris et Alger ne pourraient être étendus aux frontières territoriales du Maroc. Le texte disait : «…ne sauraient être opposables au Maroc quant aux délimitations territoriales algéro-marocaines». C'était réellement se méprendre sur la nature de l'engagement des dirigeants algériens, notamment après que Ferhat Abbès ait été «limogé» par ses pairs du FLN, écarté à la fois des négociations en cours à Evian avec la France et de toute activité.
Non seulement le gouvernement algérien ne respecte pas son engagement de juillet 1961 avec le Maroc, mais piétine un l'accord avec arrogance.

En mai 1966, Houari Boumediène, nationalise – c'est son droit – les hydrocarbures et les richesses minières dont l'essentiel se trouve au Sahara, englobant dans la même opération les gisements de Gara de Jebilat qui, à tout le moins, faisaient encore l'objet d'un contentieux avec le Maroc. Procédant d'une politique arbitraire et peu respectueuse des engagements, le fait accompli algérien ne laissait aucune alternative au Maroc. Mais, la même Algérie contestera neuf ans plus tard, avec mépris en plus, le retour du Sahara au Maroc…Comme quoi, le ridicule ne tue plus !

L'indépendance algérienne à peine proclamée, en juillet 1962, que l'armée nationale populaire (ANP) algérienne, soutenue par l'armée française se mobilise déjà tout au long de la frontière artificielle où des territoires marocains sont simplement envahis, comme Zegdou, oued Zelmou et Aïn Chaïr. Incidents d'autant plus prémonitoires que, sentant les choses évoluer vite et craignant à la fois un retournement de la France et l'arrivée des troupes algériennes, des tribus marocaines de Colomb-Béchar ( qui abritait d'importantes unités militaires françaises ) et de Tindouf, conduites par le caïd Abdallah ould Senhouri, se rendent à Rabat pour faire acte d'allégeance au Roi du Maroc.

Il convient de rappeler que la France, à cette époque, a proposé avec insistance au Maroc de faire partie de l'OCRS ( Organisation commune des régions sahariennes), elle conditionnait ainsi cette adhésion au règlement en faveur du
Maroc du contentieux frontalier. Notre pays a refusé et rejeté ainsi un marchandage qui, en cas contraire, aurait permis à coup sûr la réintégration de Tindouf, de Béchar, de Kenadsa, du Touat, de Saoura dans le giron marocain… Sauf à se faire le contempteur de la vérité, la continuité historique est là pour nous rafraîchir la mémoire.Dans une note relative aux frontières orientales du Maroc et adressée, le 4 février 1924, à son gouvernement à Paris, le maréchal Lyautey souligne que la conquête de l'Algérie par la France «introduit en Afrique la notion européenne de répartition de territoires entre les Etats». Après avoir analysé et prouvé que le seul traité à cet effet est celui signé entre la France ( qui parlait au nom de l'Algérie) et le Maroc, le 18 mars 1845 à Lalla Maghnia, fixait la frontière maroco-algérienne de la Méditerranée jusqu'à Teniet-Sassi (soit 150 kms à peine)…

Or, se demande le Résident général français, «l'extension de la conquête française vers le sud (dans les territoires marocains), pour assurer la sécurité de l'Algérie, devait poser le problème de cette délimitation…». Et la note du Résident général de France, que l'on peut toujours consulter parce qu'elle constitue une pièce officielle française, de préciser sur le ton péremptoire : «il n'est pas douteux qu'à cette époque l'Empire chérifien étendait nettement son influence au Sud de l'Algérie et il coupait celle-ci du Sahara proprement dit : les Oasis sahariennes du Touat, du Gourara et du Tidikelt relevaient depuis plusieurs siècles du Sultan du Maroc».

Peut-on être plus éloquent que le maréchal Lyautey ? C'est lui encore qui, en guise de conclusion, dira que «l'histoire des dynasties marocaines suffit à démontrer que, de tout temps, les Sultans marocains ont exercé sur cette partie du continent une action spirituelle et, parfois, effective incontestée». Pour ne citer que l'occupation du Touat, le gouvernement britannique a demandé en 1887 au sultan Moulay Hassan 1er de résister de toutes ses forces et de «refuser toute concession à la France».

Cependant, il est nécessaire de rappeler que les Souverains marocains ne se sont jamais laissés emporter par un quelconque irrédentisme ou par l'expansionnisme. A leurs yeux, ce qui revient au Maroc sera défendu avec acharnement. Et ce qui ne relève pas de leur souveraineté, on peut le vérifier, ne donne lieu à aucune tentation, encore moins à une convoitise. Le cas de Tlemcen qui est à Fès ce que Tindouf est à Guelmim, illustre une telle disposition depuis qu'à la fin du XVIIème siècle le Maroc a cessé de la revendiquer, alors qu'un siècle plus tôt, elle faisait encore partie intégrante du Maroc.

Le 2 octobre 1962, quelques mois seulement après la proclamation de l'indépendance et une série de provocations de frontières, un détachement militaire algérien exige du caïd de Tindouf de retirer le drapeau marocain qui flottait sur le bâtiment officiel, de déposer les armes et de se rendre. Ce qu'il refuse de faire. Il est alors arrêté et fait prisonnier par l'armée algérienne qui, après de violents affrontements qui se sont soldés par la mort de 120 Marocains, quadrille la ville. Ainsi, Tindouf, l'ancienne cité florissante rebâtie sur ordre d'un Roi marocain, après avoir été occupée une fois en 1934 par l'armée française, se trouve vingt-huit ans après de nouveau réoccupée par l'armée algérienne avec laquelle, pourtant, ses habitants fraternisaient jusque-là au nom de l'unité maghrébine…Nul mieux que feu S.M. Hassan II n'a restitué l'atmosphère qui régnait alors : «Le règlement fraternel prévu (avec l'Algérie) n'a pas lieu.

Les Marocains qui ne veulent pas participer au référendum préparé par le GPRA sont au contraire attaqués, molestés par l'Armée de Libération algérienne. A Tindouf où le caïd et toute sa tribu ont rappelé qu'ils sont marocains, on dépêche 600 gendarmes algériens. Malgré tous les efforts de nos envoyés officiels à Alger, notre ministre de l'Information Moulay Ahmed Alaoui et M'Hammed Boucetta, une opération militaire algérienne sur Tindouf fait 120 morts parmi nos compatriotes…»

En octobre 1963, Hassi Beïda et Hassi Timjoule sont violemment attaquées et «anéanties» par l'armée algérienne. C'est la «guerre des sables», lancée par Ben Bella qui, un an auparavant demandait pourtant un «délai» à feu S.M. Hassan II pour mettre en place «les nouvelles institutions» avant «d'ouvrir le dossier des frontières», ajoutant avec solennité «qu'il va sans dire que l'Algérie indépendante ne saurait être l'héritière de la France en ce qui concerne les frontières algériennes» ! Proclamation vertueuse, mais mensongère que feu S.M. Hassan II eut «le tort de croire» et de prendre en compte.

Que oui, en effet, l'Algérie sera bel et bien l'héritière de la politique coloniale de la France au sujet des frontières ! Que oui, donc, elle perpétuera une tradition coloniale, poussant avec obsession son expansionnisme jusqu'à lorgner sur l'ouest, là où se trouve le Sahara marocain occupé par l'Espagne. Dans les longues négociations engagées avec le gouvernement français entre avril et juin 1961, à Lugrin (Haute Savoie) et Evian, les délégués algériens ( Krim Belkacem, Ahmed Boumenjel, Mohamed Ben Yahia, Sâad Dahlab, Ahmed Francis, Teieb Boulahrouf, Réda Malek, Menjli, Kaïd Ahmed, dit Slimane), tous membres du FLN s'en tenaient mordicus à une seule orientation : l'indépendance (souveraineté extérieure et intérieure) et l'intégrité du territoire, comprenant le Sahara et Mers el-Kébir.

Quand les armées algériennes ont attaqué en octobre 1963 les villes de Figuig, Hassi Beida, Ich et autres, au beau milieu d'une tension alimentée par la presse occidentale contre un «Maroc impérialiste» ( !), une voix s'est élevée dans la cacophonie. Celle de Jean Lacouture, envoyé spécial du quotidien «Le Monde» pour couvrir cette «guerre des sables», qui écrit le 20 octobre 1963 : «Ce qui frappe tous ceux qui vivent ces heures menaçantes au milieu du peuple marocain, c'est l'absence ici d'hystérie nationaliste, naturelle ou organisée. Nulle animosité anti-algérienne. Ni la presse, ni la radio ne suscitent la haine. Les journaux publient presque à égalité les télégrammes d'agence…»

«Faut-il partager l'Algérie ?»

Où qu'ils se trouvent, ils n'en démordent pas : le Sahara est partie intégrante de l'Algérie, il constituera même la pomme de discorde des négociations et conduira le général de Gaulle, de guerre lasse, à lâcher en fin de compte la partie alors qu'il l'avait délibérément écarté le Sahara du processus de règlement, notamment dans le discours prononcé le 16 septembre 1959. N'affirmait-il pas que
« la France doit garder la disposition des gisements de pétrole que nous avons mis en œuvre et celle des bases d'expérimentation de nos bombes et de nos fusées» ? Et d'enchaîner, le verbe haut : «Nous sommes en mesure, quoi qu'il arrive, de rester au Sahara, quitte à instituer l'autonomie de ce vide immense…».

A cette menace, à ce coup de menton gaullien, répond en écho alors une campagne enflammée de soutien, notamment de la droite française, chacun y allant de son couplet et de son fantasme. Une Tribune Libre, intitulée : «Faut-il partager l'Algérie ?» circulait comme un pavé dans la mare. Elle était signée par une plume connue, Alain Peyrefitte, plusieurs fois ministre du général de Gaulle, qui plaidait pour la création de deux «républiques amies» et fédérées, l'une au Sahara et l'autre sur ce qui resterait du territoire algérien. Or, le Maroc s'est vigoureusement élevé par solidarité contre cette tendance à garder le Sahara algérien sous la tutelle française et à l'isoler du reste du pays.

Le discours de M'Hamid al-Ghizlane

Pour sa part, il ne recevra jamais le soutien réciproque attendu de l'Algérie, lorsque se posera le problème de la décolonisation de son Sahara sous administration espagnole. Tout au contraire, il sera confronté à une double hostilité, celle de l'Espagne franquiste et celle de l'Algérie, qu'une étrange et opportuniste coalition a réunies tout au début de l'affaire.

Bien avant l'indépendance en 1956, la démonstration n'a cessé de se faire de l'attachement depuis des siècles des provinces du sud-est et du Sahara au Royaume du Maroc. Les documents historiques, authentiques et irréfutables, peuvent être consultés par une Commission de l'ONU, en collaboration avec des pays comme la France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Italie et autres.

La colonisation du Sahara par l'Espagne a commencé lorsque France et Espagne signent le 26 décembre 1886 un accord de partage du territoire, renouvelé d'ailleurs quatre ans plus tard, le 17 juin 1900.

Feu S.M. Mohammed V, à son retour au Maroc en 1955, s'il a ajourné – nous disons bien ajourné – le débat avec les combattants et «frères algériens» sur les frontières du sud-est, en attendant la libération de l'Algérie, a en revanche bel et bien posé le problème du Sahara occidental marocain occupé par l'Espagne dès la libération du Maroc en 1956. Une première fois, en juin 1956, il a saisi l'ONU pour qu'elle inscrive dans son ordre du jour la question du Sahara, de Sidi Ifni et de la Mauritanie, occupés par la France. Le document de saisine existe toujours dans les archives de l'ONU, il est intitulé A/C. 4/SR-1046 et, pour peu que l'on prête à ces dernières un crédit, on ne peut que mieux s'assurer de la rectitude de l'ONU.

Mieux : le 7 avril de cette même année, l'Espagne signe une déclaration solennelle de reconnaissance de l'indépendance du Maroc, en vertu de laquelle Madrid cède seulement la zone nord occupée, mais reconnaît aussi les droits du Maroc sur les territoires encore sous sa domination, dont le Sahara. Un détail significatif, confortant la revendication du Maroc, est le fait que l'autorité du khalifa, représentant le Sultan auprès des autorités espagnoles et exerçant à Tétouan, concernait aussi bien la zone nord que le Sahara, celui-ci relevant au niveau espagnol du pouvoir d'un haut commissaire nommé par Madrid et installé à Tétouan. Faut-il rappeler que le dernier Khalifa, représentant du Sultan au Nord auprès des autorités espagnoles, n'est autre que feu S.A. Moulay Hassan Ben El Mehdi ?

«Ecouvillon», une coalition franco-espagnole

Or, en 1956, feu S.M. Mohammed V a revendiqué explicitement la rétrocession des provinces sahariennes, soit par le moyen d'une négociation directe avec Madrid, soit par le biais des Nations unies. Il s'est inscrit d'emblée dans l'esprit de la charte de l'ONU qui, en son article 33, recommande aux Etats membres «le recours à la négociation» directe dans le cadre de la décolonisation. A quoi le général Franco a opposé une fin de non recevoir catégorique. Dans l'esprit de Mohammed V, aucune unité nationale du peuple marocain n'eut pu être conçue et encore moins réalisée sans le retour à la mère patrie de nos provinces encore sous occupation espagnole.

Quand, le 25 février 1958, il rend visite aux populations de M'Hamid al-Ghizlane, il pose de nouveau, sans emphase, la question du Sahara en des termes qui dissipent toute ambiguïté: «...Notre grand père Moulay El-Hassan, déclare-t-il, a effectué deux voyages dans le Sahara pour consolider l'unité du Maroc et sa souveraineté sur l'ensemble des parties de son territoire national au moment où il était l'objet de convoitises étrangères...".Et le Souverain d'enchaîner alors : «Notre joie est immense d'être accueilli à M'Hamid, porte du Sahara, par les fils de ceux qui avaient reçu notre ancêtre Moulay El-Hassan : Reguibat, Chenguit, Tekna, Ouled Delim et autres tribus sahariennes…Nous proclamons solennellement que nous poursuivrons notre action pour le retour de notre Sahara, dans le cadre du respect de nos droits historiques et conformément à la volonté de ses habitants…».

Au même moment, en effet, la France décide de mettre sur pied le dispositif militaire pour lutter contre l'Armée de Libération Marocaine (ALM) (Jiche at-tahrir). Les résistants marocains, issus notamment des Aït- Bâamrane, après avoir réussi à libérer la ville de Smara en 1956 et une partie importante du Sahara, prennent pied à partir du littoral atlantique jusqu'aux oasis du Touat, menaçant de défaire d'un seul tenant et les garnisons espagnoles et les troupes françaises implantées sur les confins, au nord de la Mauritanie. La reconquête du Sahara par l'ALM, la menace persistante qu'elle fait peser sur les confins sahariens de l'est, suscitent non seulement la panique, mais une prise de conscience au sein de l'état-major français.

C'est «l'opération Ecouvillon» de février, mars et avril 1958 où les troupes françaises viennent à la rescousse des forces espagnoles, mises sérieusement à mal, procèdent non sans peine à la reconquête du territoire. Voici ce que notre regretté ami, Attilio Gaudio, connaisseur s'il en fut du dossier du Sahara écrit à ce propos, dans son livre-reportage «Guerres et paix au Maroc» : «La seule cause réelle, bien qu'indirecte de la perte du Sahara occidental pour le Maroc en 1958 a été la guerre d'Algérie.

Jamais la France n'aurait engagé son armée de l'Afrique Occidentale Française (AOF) aux côtés de l'armée espagnole en détresse pour permettre à Franco de récupérer le Rio de Oro (Oued Eddahab) et la Saguiat al-Hamra si la présence victorieuse de l'Armée de libération marocaine ne présentait pas une menace pour Tindouf et une épine plantée dans le dispositif français au sud de la Soaura et dans le nord de la Mauritanie ( …) Sans l'intervention militaire française, le Sahara était perdu pour l'Espagne et le drapeau marocain aurait flotté définitivement, sans aucune sorte de contestation internationale ou régionale, de Ifni à la Gouera…».

Quelque 10.000 soldats français et espagnols, équipés d'armes modernes, appuyés par l'aviation, quittaient Bir-Moghrein (ancien Fort Trinquet) pour reprendre ce que Jiche at-Tahrir avait libéré. Après l'opération sanglante menée conjointement par les forces armées de Madrid et de Paris, après qu'un feu roulant et une féroce répression se fussent abattues sur les populations du Sahara, ces dernières se sont trouvées contraintes, dans un exode massif sans précédent en provenance d'Ifni, de Tindouf, de Smara voire de Dakhla de se réfugier dans le Nord, à Agadir et à Goulimine notamment. Par sa cruauté, cette opération rappelle à coup sûr l'entrée en 1913, à la tête d'une colonne armée, du capitaine Mouret dans la ville sainte de Smara qu'il prit soin d'incendier et de vider littéralement de ses habitants.

Curieusement, deux mois après le discours de feu Mohammed V à M'Hamid et l'opération Ecouvillon, l'Espagne cède le 16 avril 1958 au Maroc la province de Tarfaya (ancienne Cap Juby, étape ultime de l'Aéropostale où Antoine Saint-Exupéry passa 18 mois en 1927, y écrivit son premier livre : «Courrier sud» ). Mais également enclave océanique qui avait attiré un certain Anglais, génial explorateur du nom de Donald McKenzie, lequel y installa de 1877 et 1885 une factory anglaise, la casa-mar pour mettre au point un système de turbines d'eau, avant que le sultan Moulay El-Hassan ne reprenne Tarfaya. En fait, Mackenzie explorait la région pour préparer l'arrivée des Anglais…..

Le parachèvement de l'intégrité territoriale a constitué une priorité dans l'édification du Maroc post-indépendant. Participant au Sommet des pays non-alignés, réuni en septembre 1961 à Belgrade, feu S.M. Hassan II a posé le problème de la décolonisation du Sahara et, suscitant un élan de solidarité, a reçu un soutien unanime de l'ensemble du mouvement non-aligné.

De même, rencontrant le général Franco en 1963 à Barajas, aérodrome de Madrid, feu S.M. Hassan II réitérera avec netteté la revendication du Maroc au sujet du Sahara. Ce sommet maroco-espagnol – entre un Souverain marocain âgé de 34 ans et le généralissime qui célébrait ses…71 ans – avait été à l'origine de ce qu'on a appelé par la suite «l'esprit de Barajas», dissociant entre deux revendications : celle de Sidi Ifni et du Sahara d'une part et celle, redoutée à terme par l'Espagne, des enclaves de Ceuta, Mellilia, les îles Jâafarines, le Penon d'Al Hoceima, le Penon de Vélez de le Gomera, l'Isla de perejil (Leila). De surcroît, il était convenu, dans le même «esprit de Barajas», que les deux parties trouveraient des «solutions bilatérales négociées aux contentieux territoriaux entre les deux Etats».

Entre 1958 et 1969, onze ans ont passé avant que l'Espagne ne restitue de nouveau au Maroc, après de longues négociations, la province de Sidi Ifni, comprise quant à elle dans l'ancien protectorat français et que l'armée espagnole n'a réellement occupée qu'en 1934. Sidi Ifni, ville sainte pour ainsi dire, participe du mythe religieux qui a nourri pendant des siècles l'imaginaire collectif espagnol.

Un gouverneur des îles Canaries, Diego de Herrera avait construit une petite forteresse sur la côte, baptisée au début du XVIème siècle du nom de Santa Cruz de Mar Pequena (Sainte croix de la petite mer). Outre son rôle de relais destiné à assurer le contrôle et la sécurité des Canaries, elle a abrité les sinistres «entradas», milices militaires connues pour piller, terroriser tout le nord ouest du Sahara au non de la «christianisation».
Elle a été libérée ensuite par les Sâadiens en 1524, avant d'être cédée de nouveau en 1860 aux Espagnols.

Mirage phosphatier et raidissement espagnol

Or la restitution de Tarfaya en 1958 et de Sidi Ifni en 1969, comme on le voit, ne s'est pas effectuée d'un seul tenant, le général Franco jouant à sa guise le tempo, appliquant un détestable principe colonial de « un tiens vaut mieux que deux tu l'auras» ! 1969, c'est l'année où la maladie de Parkinson commence à ronger gravement le maréchal Franco, alors âgé de 77 ans…mais caparaçonné de ses rêves et mirages d'empire espagnol au Sahara !...

Toujours est-il qu'en 1964, le Maroc saisit encore par une motion le Conseil de sécurité de l'ONU afin que le gouvernement franquiste ouvre des négociations immédiates sur son retrait de nos provinces.

Rien n'y fera, et le caudillo, au faîte de sa puissance dictatoriale, lance son projet d'organisation administrative, intégrant de facto les provinces du Sahara dans la législation espagnole. S'il cède Tarfaya et l'enclave de Sidi Ifni, c'est pour fourvoyer à la fois l'ONU et la communauté internationale, c'est aussi– les enjeux économiques aidant –, pour mieux s'assurer la mise en valeur de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro. C'est en 1960 que le gisement des phosphates du Sahara sous occupation espagnole est découvert, il suscite à la fois l'engouement et un raidissement de la politique coloniale.

Il laisse à penser que, devant les perspectives offertes par le nouveau pactole, Madrid ne se résoudra jamais à décoloniser le territoire, à la différence du Portugal et de la France qui, à l'époque se sont résolus à émanciper leurs anciennes colonies.

D'où une série d'atermoiements et de louvoiements où, intérêts régionaux contradictoires exigent, l'on voit se réveiller les démons, les appétits affichés des uns et des autres, bref une sorte de camarilla étrange, mise en branle d'Alger à Madrid.

Le polisario, né dans les fourgons algériens

L'ancien chef du gouvernement de Franco jusqu'en 1973, amiral de son état, Luis Carrero Blanco, n'y allait pas de main morte.

Il fut assassiné d'ailleurs par quatre membres du mouvement séparatiste de l'ETA…Il représentait de gros intérêts espagnols et…allemands à travers le Konzern Krupp, installé à Bou-Craa, protégé par une milice de 3000 hommes du tercio, retranchés dans un camp militaire tout près des sites d'extraction…

En septembre 1974, las de voir piétiner le dossier aux Nations unies, désireux aussi de donner une suite logique à notre revendication et donc à nos droits historiques, feu S.M. Hassan II convoque la presse internationale et la prend à témoin : il annonce que l'année 1975 qui vient, sera celle du Sahara. En même temps, il dépêche plusieurs délégations dans les capitales du monde entier expliquer le bien-fondé de notre revendication.
C'est à la fois un tournant dans la diplomatie marocaine et le point de départ d'une clarification propre à incliner les «autres parties» à dévoiler leur jeu. Dans la foulée, l'ONU a demandé à la Cour internationale de justice (CIJ) de rendre un avis consultatif. Trois ans plus tôt, de jeunes sahraouis, dont notamment Brahim Bassir, parti faire ses études à Damas et revenu fonder son journal à Rabat du nom d'Al-Chihab, manifestent un peu partout pour réclamer la libération du Sahara du joug colonial espagnol. Réprimés, poursuivis, ils militent tour à tour au sein du MOREHOB, du PUNS, du FLU ou du mystérieux mouvement Mouslim.

Ils étaient à mille lieux, en effet, de la mouvance marxiste-léniniste qui fleurissait en ce temps au sein de la faculté Mohammed V de Rabat. Parmi eux, un certain Mustapha Sayed El Ouali, flanqué de son frère Bachir, Mohamed Abdelaziz, dit «Abdelaziz Marrakchi»… Le premier des trois, El Ouali vivait sous une obsessionnelle emprise idéologique de Sayed Qotb, leader spirituel des frères musulmans en Egypte, emprisonné et exécuté par Nasser.

Il appartenait davantage à l'obédience istiqlalienne qu'à la chapelle du gauchisme ambiant. Mais, se «sentant incompris», plus ou moins «lâchés» à une époque où un certain général Oufkir, alors ministre de l'Intérieur, était en intelligente félonie avec les adversaires de notre cause, les jeunes sahraouis ont pris le chemin de l'exil. D'abord en Libye où, tout de suite après son coup d'Etat de septembre 1969, le colonel Kadhafi décide d'ouvrir les portes de son pays à tous les «mouvements révolutionnaires» du monde et de les soutenir (Black Panthers, Black Muslim, ETA, IRA, Baader-Meinhoff, Erythréens ).

Ensuite en Algérie à partir de 1974…Entre temps, réunis avec d'autres à Zouérate le 10 mai 1973, les jeunes sahraouis en provenance du Maroc et de Mauritanie aplanissent leurs divergences et, comme on dit en langage marxiste, " surmontent leurs contradictions, principale et secondaire ". Sous le regard bienveillant et complice des " services " espagnol et algérien, il fondent alors le " polisario "…

Depuis lors, ils sont repris en main, encadrés, orientés, financés, armés et mobilisés par le pouvoir algérien. La question centrale à laquelle jamais aucune réponse, officielle ou officieuse, n'a été donnée est de savoir qui, dans ce rassemblement groupusculaire composite, est authentiquement sahraoui et qui ne l'est pas ?

Faux réfugiés de Tindouf

Les associations marocaines, les observateurs, le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU) n'arrêtent pas d'exiger depuis 1976 une authentification desmembres du prétendu mouvement sahraoui.

L'on sait, en revanche, parce que cela a été prouvé, que les sécheresses endémiques de 1983, 1984, 1985, 1989 et des années suivantes, ont conduit à l'exode des populations entières, parties du Mali, du Niger, de Mauritanie, du pays touareg aussi, acculées à fuir les rigueurs du climat et la famine, à errer dans la déshérence totale avant d'être récupérées par le polisario et, faute d'autre choix, à être enrôlées de force dans ses rangs. Elles ont ainsi grossi artificiellement le chiffre de ses effectifs, le faisant grimper sans foi ni loi à quelque 90.000 personnes.

On ne cesse de le dire : au lendemain de la récupération du Sahara par le Maroc en 1975, une poignée de Sahraouis, en majorité marocains et des mauritaniens, entraînant de force derrière eux quelques familles, se sont repliés à Tindouf d'où partaient quelques mois auparavant – encouragées par les services algériens - les incursions armées contre les forces espagnoles au Sahara ! On pouvait à la limite en dénombrer tout au plus quelque 2 à 2.500 personnes, dont beaucoup, du reste, n'étaient pas membres du polisario, mais arrachées de force à leur terre…Imagine-t-on seulement la tragédie humaine d'un exode de plus 20.000 personnes, ou plus comme le prétend le polisario ? Ni la presse internationale, ni les institutions ne se seraient tues, on peut en être sûrs, si un exode aussi massif s'était avéré ? Cela dit, le Maroc ne cesse de réclamer le retour non pas des «réfugiés» comme l'affirme la propagande du polisario, mais des «séquestrés» marocains dans les camps de Lahmada de Tindouf, auxquels s'étaient ajoutés des soldats des FAR. La nuance est de taille.

L'ambiguïté entretenue aussi. Parler, en effet, de 80.000 «sahraouis», de surcroît «réfugiés", c'est nous faire prendre des vessies pour des lanternes. En 1974, un recensement – le seul jusque-là d'ailleurs - effectué par le gouvernement espagnol à la demande des Nations unies, dénombrait quelque 74.000 habitants du Sahara occupé. Après sa rétrocession en 1975, la quasi unanimité de la population, on l'a vu, n'a pas bougé, ne s'est pas déplacée du territoire.

Quand bien même, la propagande du polisario nous affuble de plus de 100 000 sahraouis «réfugiés», la réalité des chiffres et la loi démographique sont là pour le démentir. Un pays comme la Mauritanie, qui possède un taux de croissance démographique élevé de 2,88%, a vu sa population passer en 44 ans, de1962 à 2004, d'un peu plus de 1 million à 3 millions d'habitants, soit une hausse de près de 400.000 tous les 6 ans…Or, 6 ou 8000 «combattants du polisario», évaporés dans le désert en 1976, implantés à Tindouf peuvent-ils se démultiplier aussi vite, à supposer que l'on succombe au mythe volatile de la «génération spontanée» ? A dire vrai, les «réfugiés» de Tindouf possèdent toutes les qualités, sauf celle d'être «sahraouis» : ils sont algériens, maliens, nigériens, touaregs, mauritaniens et marocains.

La Marche verte, déclenchée le 6 novembre 1975, a mobilisé quelque 350.000 volontaires. Elle a été annoncée le jour même où à La Haye, la CIJ a rendu son avis consultatif à la demande de l'Assemblée générale de l'ONU et confirmé nos droits historiques et politiques, lancée ensuite le 6 novembre par feu S.M. Hassan II. Elle est intervenue à un moment où le général Franco, irréductible adversaire de l'intégrité territoriale du Maroc, agonisait depuis des semaines.

Il mourra le 20 novembre, six jours après la signature le 14 novembre à Madrid de l'accord tripartite, entre l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie qui met un terme au contentieux maroco-espagnol sur le Sahara et décolonise ainsi le territoire en vertu des dispositions de la charte des Nations unies. Recevant, toutefois, trois mois auparavant au Palais du Pardo Kurt Waldheim, alors secrétaire général de l'ONU, Franco déclarait que «si les populations ne veulent plus de l'Espagne, il est clair que l'Espagne doit s'en aller» ! Lâché dans une lassitude peu nuancée, le propos faisait écho, en effet, aux nouvelles plutôt mauvaises en provenance du Sahara que l'agitation gagnait gravement et où la crise devenait chaque jour plus aiguë.

L'obsession d'une Algérie méditerranéenne,saharienne et atlantique

Mais le propos ne tombait dans l'oreille d'un sourd et les dirigeants algériens en font à la fois un argument et un blanc-seing pour, enfin, donner libre cours à leurs ambitions étriquées et découvrir aussi leur vrai visage.
Le gouvernement algérien, qui jusqu'en juin 1975 seulement se disait «intéressé», notamment par la décolonisation du territoire sous les auspices de l'ONU, changeait brutalement de cap fin octobre, après que la CIJ eut donné son avis : il ne ménageait plus désormais son soutien officiel aux mercenaires du polisario, il ne cachait plus son hostilité et son opposition à la perspective d'un désengagement par l'Espagne du territoire. Autant que faire se peut, il s'échinait, notamment aux Nations unies, à user des subterfuges et des manœuvres dilatoires pour entraver tout processus de retour possible du Sahara au Maroc. On pouvait, on devait pourtant – pour peu que l'on prêtât quelque attention à ses louvoiements – deviner la duplicité à laquelle ses membres se livraient. Les logomachies et les sophismes de son représentant à la CIJ nous auraient fourni matière à convaincre ! En 1965, le Maroc avait usé de la légalité internationale en faisant voter une résolution au Comité de décolonisation des Nations unies – le même qui aujourd'hui s'agite dans un bocal – pour exiger de l'Espagne de hâter la décolonisation du Sahara et de Sidi Ifni. En juin 1968, feu S.M. Hassan II, au Sommet de l'OUA réuni à Alger, «proposait de poursuivre le dialogue en vue de convaincre frères et amis de la légitimité des revendications marocaines, dans le cadre des résolutions de l'ONU et de l'OUA». Le climat au niveau des Etats maghrébins semblait d'autant plus favorable que l'Espagne, confrontée à leur «entente» n'avait que le choix cruel : négocier ou raidir sa position.
Cependant, ne mesurant pas que l'entente tripartite n'était qu'un faux mirage, ne réalisant à vrai dire pas encore le jeu apocryphe du gouvernement algérien, le Maroc finira par découvrir et se résoudre à cette pénible réalité lors du Sommet maroco-algéro-mauritanien de Nouadhibou réuni le 14 septembre 1970. Il sera suivi trois ans plus tard, le 23 juin 1973 à Agadir par un autre Sommet du même genre, avec les mêmes acteurs : feu S.M. Hassan II, feu Houari Boumediene et feu Mokhtar Ould Daddah. Les ambitions algériennes se dévoilent, alors qu'en sous-main se fomente l'embrigadement de ce qui deviendra le «polisario» et se déploie déjà une diplomatie hostile. Le Maroc parvient alors à cette conclusion qu'après avoir fait d'énormes concessions aux «partenaires» en question sur d'autres plans, ces derniers persistaient à saboter ses efforts pour récupérer son Sahara, tout simplement parce que la perspective d'un départ de l'Espagne du Sahara laissait, à l'évidence, entrevoir pour eux une autre tentation…Pourtant, réunis à Ifrane en janvier 1969, feu S.M. Hassan II et Houari Boumediène semblaient avoir, à tout le moins sur un plan officiel, aplani le différend maroco-algérien sur les frontières en signant un traité d'amitié en bonne et due forme où l'Algérie s'engageait à appuyer les revendications du Maroc au Sahara. Pourtant encore, lors du Sommet arabe organisé en octobre 1974, Houari Boumediene – le texte de sa déclaration existe dans les archives de la Ligue arabe – a proclamé solennellement devant les chefs d'Etat le soutien de l'Algérie au Maroc pour récupérer son Sahara…
Treize mois plus tard, un accord en bonne et due forme, signé en vertu de l'article 33 de la Charte des Nations unies qui impose aux Etats membres la «négociation directe» pour résoudre tout différend entre eux, est signé entre l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie. C'est le fameux accord tripartite de Madrid, paraphé le 14 novembre 1975 qui applique le principe de décolonisation du Sahara, et qui, un mois plus tard à peine, est entériné par l'Assemblée générale de l'ONU, c'est à dire toute la communauté internationale. Il avait la double dimension de conforter un principe cardinal de l'ONU, celui d'un règlement bilatéral ou trilatéral, ensuite de consacrer le rôle, le poids explicite ou implicite de l'organisation mondiale. Que le gouvernement algérien l'ait contesté ou ne le reconnaisse pas, témoigne encore de sa propension irascible à vouloir régenter la planète, à administrer aux autres des leçons de légalité et de justice, à leur imposer, contre tout bon sens, sa conception unilatérale de l'ordre international. Il oublie, ce faisant, que la libération du territoire algérien en 1962, consécutive au départ de la France, a suivi le même processus de négociations directes, bilatérales et, qui plus est, sans même que l'ONU fût pour une raison ou une autre saisie ou intervenue. Ensuite que si la même négociation franco-algérienne, commencée à Lugrin, achevée à Evian après trois ou quatre mois, en juillet 1962, avait traîné en longueur et en épreuves, ce fut parce que le général de Gaulle ne voulait pas lâcher le Sahara algérien – où étaient, on l'a dit, incorporés les territoires marocains de Tindouf, Béchar, Ijdil, Gara de Jbilet, etc. Mais aussi parce que les négociateurs algériens revendiquaient avec force – ils avaient plus que raison – leur territoire saharien, avec autant de détermination, de conviction et d'attachement que nous autres Marocains l'avons fait pour notre Sahara. Il ne saurait exister, par conséquent, de différence de processus entre la revendication algérienne et la revendication marocaine au niveau des postulats comme à celui du principe de négociation directe dans un cas et dans l'autre. Encore que l'Algérie, à la différence du Maroc, ne s'est pas trouvée confrontée à un «colonisateur» redoutable qui l'a traînée des décennies durant, ne s'est pas trouvée obligée de fournir des pièces historiques, des preuves écrites, des argumentaires, n'a pas été contrainte de passer par le «chemin de croix» du droit occidental, celui de la CIJ…Et in fine, ne s'est pas heurtée à la duplicité d'un Maroc qui ne s'est jamais départi de son soutien solidaire…
Les négociations entre le FLN algérien et les délégués français avaient achoppé en mai 1961 à Evian sur le Sahara algérien et menaçaient même de se rompre. Les délégués algériens, à leur tête Krim Belkacem, n'en démordaient pas, faisaient référence à l'histoire, remontaient jusqu'à la dynastie fatimide : «le Sahara dans l'Algérie ou rien !» soutenaient-ils.
A Jean Daniel,directeur de L'Observateur, ils déclaraient : «Nous ne cesserons le feu que s'il y a accord politique. Il ne peut pas y avoir d'accord politique si le Sahara est séparé de l'Algérie. Donc, s'il n'y a pas d'accord sur le Sahara dans les deux mois, ce sera l'échec.» Bataille d'autant plus rude qu'à la même époque, le gouvernement français avait décidé, dans le cadre du budget de 1962, d'augmenter les crédits d'infrastructures pour le Sahara. Ce qui n'allait pas sans susciter de graves inquiétudes chez les délégués algériens. Une étrange formule était lancée dans la foulée, à laquelle ils s'opposèrent violemment : «le Sahara saharien», mais… «associé à la France», suggérée dans un article du quotidien Le Monde sous la signature de Pierre Viansson-Ponté, le 19 juillet 1961, où il analysait les germes d'une rupture radicale, «prélude, selon lui, à la mise en œuvre du regroupement annoncé par le général de Gaulle, mais bien plus encore à l'internationalisation» (du Sahara).
Plus qu'une menace, un défi que la nouvelle direction du FLN, radicalisée, était appelée à relever. La décolonisation algérienne a été menée avec la puissance occupante, par la voie bilatérale. Tout comme celle Hong-Kong.
Les îles Kouriles départagent dans le Pacifique Japon et Russie, mais l'un et l'autre sont parvenus à un accord. Il reste que l'obstination algérienne, l'ardeur mise à lier le sort du Sahara à celui du territoire, invoquant de ce fait une «Algérie indivise», souveraine dans son Sahara, nous sert à nous autres Marocains de leçon rétrospective, un exemple a postriori…Car, au moment de l'accord sur l'indépendance en 1956 aussi bien avec la France qu'avec l'Espagne, ne nous fallait-il pas radicaliser la revendication sur l'intégralité de nos territoires spoliés ? Une série de questions se posent toujours : quand le Maroc a commencé à revendiquer le Sahara, le polisario n'existait pas, l'Algérie en tant qu'Etat non plus d'ailleurs. Jusqu'à 1973, où se trouvait donc le polisario, peut-on nous montrer ne serait-ce qu'une infime filiation historique, une trace muette de son existence avant 1973 ?
La question se pose encore avec acuité : pourquoi le Maroc est le seul Etat d'Afrique et du monde arabe à subir une décolonisation par étapes, par intermittences dirions-nous, par deux puissances européennes, alors que tous les autres ont recouvré leur indépendance d'un seul tenant ? Pourquoi lui a-t-il fallu négocier avec plusieurs, à tout le moins avec deux interlocuteurs, chacun imposant son propre modus operandi et son style ? Une fois recouvrée l'intégrité territoriale dans les provinces du sud, abstraction de celles du Nord encore sous occupation, pourquoi se heurte-t-il à la mauvaise foi d'une Algérie dont l'obsession affichée est de reprendre ni plus ni moins l'héritage colonial du morcellement du Maroc, à tout le moins la conception de son encerclement à l'est, au sud et à l'ouest ? Comment auraient réagi les dirigeants et le peuple algériens si, d'aventure, le Royaume du Maroc s'était employé en 1956 ou 1962 à se faire le complice de la France dans sa politique saharienne, ou encore à encourager la dissidence au Sahara algérien, entretenant de ce fait un mouvement séparatiste – en l'occurrence les touaregs -, les finançant, les armant et les imposant sur la scène mondiale au nom de «l'autodétermination des peuples» ? Nous disions «l'obsession d'une Algérie méditerranéenne, saharienne et …atlantique» ! En fait, l'histoire nous l'apprend, toute l'affaire du Sahara occidental dans sa dimension controversée, n'a été créée, entretenue, falsifiée que pour déplacer un autre problème, celui des territoires marocains du sud-est, de Tindouf, des frontières contestées sur lesquelles le Maroc a gardé jusqu'ici, inspiré de la sagesse de ses Rois, une discrétion à toute épreuve…
Hassan Alaoui | LE MATIN

Lire : Première partie

I. Droits historiques, territoires marocains spoliés et vérités au Sahara : Aux origines du conflit maroco-algérien


Au Collège d'Azrou, devenu Lycée Tarik Ibn Zyad, nous avions tout au début des années 60 un proviseur dont le nom et le destin ne devaient plus jamais nous laisser indifférents. Algérien, il s'appelle Abdellatif Rahal. Il se rendait périodiquement à Ksar Souk (Errachidia) pour participer à des réunions politiques clandestines avec des responsables du FLN qui franchissaient la frontière marocaine au nez et à la barbe des autorités françaises. Car le Tafilalet – de 1954 à 1962 - servait de base arrière aux combattants algériens.Tout comme Oujda où étaient implantés, entre autres, un certain colonel Boukharouba, alias Houari Boumediene, Abdelaziz Bouteflika et leurs compagnons d'armes. «Si Rahal » a regagné l'Algérie indépendante en 1962. Il y réussit une autre carrière : haut responsable au ministère des Affaires étrangères, alors dirigé par Abdelaziz Bouteflika, représentant à l'UNESCO, ambassadeur et représentant de l'Algérie aux Nations unies, notamment dans les années 70-80 , enfin depuis quelques années Conseiller diplomatique du président Bouteflika. Un parcours sans faute, et pour tout dire admirable. Sauf que le même « proviseur » d'Azrou , croisé plus tard aux Nations unies, aux Non-Alignés ou à l'OUA , a été l'un des artisans de la parodie du Sahara.Il est de la génération de dirigeants qui ont fabriqué « l'affaire» et voue une fidélité à toute épreuve à son président. A M. Bouteflika, impétueux ministre des Affaires étrangères, cohiba au bec, revenait l'assaut des forums et des capitales du monde qu'il sillonnait . A l'ambassadeur à l'ONU ensuite, la tâche de répercuter la partition : D'abord, « l'Algérie n'est ni concernée , ni intéressée par le Sahara marocain ». Ensuite, « l'Algérie intéressée » seulement à sa décolonisation avant qu'elle ne devienne au fil du temps « concernée»! Le bureau de Si Rahal était quasiment mitoyen à l'une des classes où « Msieur Arbeille » dispensait son cours d'histoire et de géographie. Règle à la main, survolant une carte fixée aux punaises sur le tableau noir, ce dernier présentait les contrées du sud-est marocain, traçant au-delà