lundi, 16 mars 2009
Khatibi : le sociologue de la double critique n'est plus
Avec beaucoup de tristesse, j'ai appris la disparition d'Abdelkebir Khatibi, l'une des grandes figures de la sociologie marocaine et l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "Mémoire tatouée", une sorte de récit autobiographique, "Vomito blanco", une critique de la conscience malheureuse des intellectuels de gauche française à l'égard du sionisme et de la question juive, "Maghreb pluriel", "Penser le Maghreb", "le Même livre", "le livre du sang", "la blessure du Nom propre", "Amour bilingue", "le lutteur des classes à la manière taoiste", et bien d'autres ouvrages qui ont marqué à jamais la culture Marocaine et internationale, par la qualité et le talon de cet écrivain disparu à l'âge de 71 ans. Ses oeuvres ont influencé toute une génération qui est la mienne. C'était grâce à lui et à l'oeuvre de Paul Pascon que je me suis dirigé vers des études de sciences humaines. Et je ne l'ai pas regretté. Qu'il repose en paix !
L’œuvre de Khatibi est multiforme et orginale, comme cette terre du Maroc pluriel et multiple; sur laquelle naquit en 1938 à El Jadida. Il y a plusieurs phases qui jalonnent sa riche carrière, notamment, lorsqu’il fut Directeur de l'Institut de Sociologie, il a élargi son champ d’études en introduisant la sémiologie, la philosophie et la psychanalyse qui lui permettent de dialoguer avec les pensées radicales de l’Occident, notamment celles de Heidegger, Nietzsche, Marx et Derrida.
Khatibi, avec Pascon occupe une place centrale dans le champ sociologique marocain en formation dans les années soixante et au début des années soixante dix. La naissance de la sociologie postcoloniale n’a pas échappé à la lutte politique entre une nouvelle culture progressiste naissante et une culture dominante et traditionnelle qui détenait et détient encore le pouvoir. La sociologie marocaine a fait les frais de cette lutte politique, au même titre que cette nouvelle culture progressiste, incarnée par la Revue Souffles, fondée par l’écrivain et poète francophone Abdellatif Laâbî en 1966. Elle fut interdite en 1972, juste deux ans après la suppression de l’Institut de Sociologie. Cette revue regroupait, en majorité, des intellectuels progressistes francophones.
Dans l’avant-propos d'un recueil d’articles, qui est une sorte de plan de sauvetage, pour épargner à la pensée sociologique une possible disparition, Khatibi précise son idée en regroupant une série d’articles déjà publiés et réédités dans un ouvrage collectif sous sa direction :
Etudes sociologiques sur le Maroc, Publication du BESM, collection Sociologie, Nouvelle édition, Rabat, 1978.
Ce livre est composé ainsi : un article de Khatibi intitulé “Etat et classes sociales” pour marquer le cadre idéologique de cette sociologie critique qui se veut marxiste suivi de quatre articles sur la sociologie rurale pour marquer l’importance de la formation sociale marocaine et la place des zones rurales exploitées par les grands propriétaires, ainsi que la responsabilité de l’Etat dans la paupérisation des masses rurales (les collectivités rurales traditionnelles et leur évolution; les concessions foncières au Maroc qui est “une contribution à l’étude de la formation des domaines personnels dans les campagnes marocaines”; la main-d’œuvre et l’emploi dans le secteur traditionnel; changement social et développement dans les campagnes marocaines). Ensuite, une enquête de l’équipe Pascon intitulée “ce que disent 296 jeunes ruraux” qui est utilisé ici, comme un cahier de doléances de la jeunesse rurale desœuvrée, et enfin, un article sur les femmes de Malika Belghiti, intitulée “les relations féminines et le statut de la femme dans la famille rurale, dans trois villages de la Tassaout.
Les contributions dans cet ouvrage, que tout étudiant de ma génération, en sciences humaines, doit passer à la librairie Tacussel pour se le procurer, sont minutieusement sélectionnées, de manière à donner la parole à la société profonde et mettre le doigt sur les problèmes les plus épineux du pays, qui sont abordés par cette sociologie baillonnée, à l'époque, par l’administration.
C’est une réponse à la suppression de l’Institut : “Ce recueil peut aider les lecteurs à fixer leur attention sur des recherches qui concernent, comme on le verra, la formation socio-économique, les classes sociales et surtout la paysannerie. Raison pratique qui se double d’une autre, à nos yeux, essentielle. Le statut d’une sociologie critique et au service de l’opinion publique doit être redéfini, non seulement parce que l’administration a supprimé depuis octobre 1970, l’Institut de Sociologie, mais aussi pour que la sociologie puisse assumer sa fonction critique et dépasser les pièges du fonctionnalisme et de l’idéologisme."
Il y aura certainement d'autres billets que je mettrai en ligne, pour évoquer quelques notions fondamentales dans la pensée sociologique de Khatibi : la double critique (le traditionalisme et l'Occident), décolonisation des sciences sociales, critique de Jacques Berque et le dialogue avec l'Occident radical.
On commentera ensemble cette notion de dialogue avec ces 4 pensées représentées dans ce schéma ci-dessous :
Schéma récapitulatif de la pensée de Khatibi tiré de "l'anthropologie coloniale française et le Maroc", de Mohamed Mahfoud Chkouri
14:25 Ecrit par Maroc pluriel dans Cultures Marocaines sur le web, Fragments historiques du Maroc, Maroc multiple, Sites personnels d'intellectuels marocains | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : khatibi, culture marocaine, sociologie, anthropologie
samedi, 29 décembre 2007
le bombardement de Casablanca en 1907
(Droit de mémoire)
En recoupant les données de rapports militaires français, récits oraux et correspondances makhzéniennes
Un historien marocain raconte la journée du 5 août 1907
Allal Lakhdimi est historien professeur à la Fac de lettres et des sciences humaines de Rabat. Ses recherches portent sur la résistance et la Chaouia, d’où un ouvrage important publié sur la colonisation de la Chaouia et le mouvement de la résistance.
Dans cet ouvrage en arabe « Intervention étrangère et résistance, les événement de Casablanca de 1907 » (Editions Afrique Orient), une grande partie est consacrée à Casablanca et aux événements du bombardement de la ville en 1907. Dans l’entretien suivant, il nous donne la version des événements d’après ses recherches fondées, dit-il, sur des recoupements entre données de rapports militaires ou diplomatiques français et des correspondances makhzéniennes. Cette page d’histoire des journées sanglantes de Casablanca n’a cessé d’être écrite avec des explications parfois opposées, surtout en cas d’explications idéologisées. L’historiens essaie de défendre le droit de mémoire sans se défaire de l’objectivité. Il explique que le bombardement de Casablanca et le débarquement font suite à un long processus au terme duquel les Européens ont occupé le terrain économiquement puisque « les céréales, la production des laines, sont devenus propriétés de commerçants européens qui possèdent des dizaines de milliers de cheptels avec leur réseaux de protégés ».
Quelles sont les sources de vos recherche autour des événements de Casablanca ?
Les sources sont nombreuses. Pour ce qui concerne ce qui a été écrit dans les journaux au lendemain des événements ou par des auteurs de mémoires, souvent il s’agit d’écrits qui attirent l’attention mais manquent d’objectivité et de méthode car il y a beaucoup d’écrits qui s’inscrivent dans le cadre de la manipulation de l’opinion publique. Ici il s’agit de l’opinion publique française. Souvent on découvre des sources françaises mais aussi des rapports militaires ou diplomatiques aussi bien français qu’anglais ou allemands. Ce sont des sources importantes qui fournissent des données qu’il faut lire attentivement en recoupant avec d’autres sources notamment marocaines surtout des correspondances makhzeniennes. Quelle l’importance du bombardement de Casablanca ?
Le bombardement de Casablanca en 1907 est un fait important parce que fondateur pour l’histoire moderne de la ville et du Maroc. C’est dans un contexte bien précis que se sont produits ces événements. Ce contexte n’était pas entièrement connu sur le moment. Les événements étaient imbriqués dans un processus colonial lent et donc, officiellement, il fallait voiler la trame avec un halo, ce qui entraîne de la confusion. Cette confusion est demeurée bien longtemps. La recherche en histoire au Maroc a essayé de découvrir si les événements avaient une valeur historique par la richesse de sens qu’on pourrait en sortir. Réponse ?
La réponse est oui et ces événements méritent plus qu’un livre. Quand nous nous sommes engagés profondément dans le sujet, recherche dans les sources diverses et références, nous avons trouvé que ces événements entrent dans le cadre d’un contexte colonial complexe, contexte de guerre colonialiste et intervention militaire européenne, française et espagnole préméditée et bien organisée. Mais ce qui est bizarre dans tout cela, c’est que les Marocains qui étaient considérés comme des inconséquents, c’est-à-dire ne sachant pas ce qui se passe autour d’eux, se sont avérés, au contraire, très conscients de ce qui se passe, ils avaient une parfaite conscience que l’ennemi les guettait embusqué, que le danger du colonialisme menaçait et qu’il fallait l’affronter avec tous les moyens dont on dispose. Qu’est-ce qui vous pousse à dire ça ?
Quand vous chercher dans les sources marocaines et quand on recourt à des récits oraux, on trouve que ces événements avaient des causes qui remontent au moins à l’an 1904, année de l’accord d’Algésiras et l’appropriation par la France du Maroc en raison de la dette contractée par Moulay Abdelaziz. Depuis cette date, les Français ont commencé à essayer d’imposer aux Marocains une forme de Protectorat avant la lettre. Le Maroc, à chaque fois, parvient à glisser entre les doigts et essaie de résister avec les moyens dont il disposait. Le Makhzen n’avait, pour tenir le coup, que la résistance diplomatique et politique. Mais le peuple marocain, sur la plaine de la Chaouia, était armé, les tribus avaient des armes et petits et grands savaient les manier. Bien sûr, souvent des modèles d’armes très anciens mais avec de la bravoure ça devient efficace même pour un ennemi surarmé en matériel ultramoderne. Le Makhzen parfois ou certains de ses fonctionnaires font signe aux dignitaires des tribus pour agir d’une manière ou d’une autre parce que eux, ils sont libres de tout accord ou convention qui les lient les officiels aux forces extérieures. Les événements de 1907 à Casablanca entrent dans ce cadre. Quand les Français ont commencé à imposer le protectorat surtout après l’accord d’Algésiras qui les avait favorisé, notamment à cause de la dette contractée, on remarque qu’ils essaient d’imposer aux autorités centrales marocaines l’application de ce qu’on appelle le contrôle financier. Les contrôleurs financiers français ont assiégé la Douane de Casablanca à côté des Oumanas qui ont pris peur et ont suggéré à leurs amis des tribus de la Chaouia de défendre leur pays. Cette affaire coïncide dans le temps avec le début du fonctionnement de la Compagnie marocaine chargée de travaux de réfection du port. Autre contexte est l’occupation d’Oujda, évènement qui a eu un retentissement considérable.
Un médecin diplomate a été tué à Marrakech le 19 mars 1907 et Oujda est occupée le 29 mars, soit dix jours après. Un vent d’incitation à résister à l’envahisseur était à l’œuvre. Une délégation des tribus est venue pour annoncer que si les Français ne se retirent pas de Casablanca et n’arrêtent pas leur activité au port, les tribus prendront l’initiative d’agir. Officiellement, les autorités locales de la ville ont rapporté l’information aux autorités centrales. Mais les solutions se sont fait attendre. Les tribus ont agi de la manière qu’elles voyaient la meilleure, c’est-à-dire arrêter les activités des français par leur propres mains. Ils ont donc chassé les contrôleurs financiers français et ont suspendu les travaux au port. Au cours de ces interventions, il y a eu des victimes de part et d’autres : des Marocains tués ainsi que des ouvriers européens. Ce fut donc là la prétexte de l’intervention. Il y a eu aussi les travaux de la voie ferrée passée à travers les tombes du cimetière de Sidi Belyout qui a suscité la révolte des habitants... On a fait mention de ça pour monter en épingle la version de la religion et du fanatisme. Des faits avérés existent, la voie ferrée est passée en effet par le cimetière sans respect des tombes. Mais c’est trop simplificateur de faire de ces faits une question de fond. Sur ce chapitre justement, la question de fond c’est que le train a été considéré par les habitants de la Chaouia et les Marocains en général comme un instrument de pénétration des Français, considérés comme des occupants, vers des zones comme Berrechid, Settat et Marrakech. C’est une erreur de sous-estimer la conscience chez les Marocains de cet aspect des choses. Le fait de ne pas respecter les sépultures, peut-être que cela a été un élément mais un élément marginal sans plus, pas principal. Ce qui est par contre bizarre, c’est que certains journaux français et même des écrivains ont considéré que les Marocains sont surpris, effrayé par le sifflement du train. Tous les journaux l’ont écrit et cela été répété comme une vérité. On s’est dit que le peuple a considéré le sifflement du train comme quelque chose de satanique. Pourtant, beaucoup de Marocains allaient en pèlerinage à la Mecque bien avant cette période, avaient entendu la sirène du bateau, avait vu des trains. La réalité c’est comme si on refuse, côté français qu’il y ait une conscience chez les Marocains du danger imminent de l’occupation. Il y avait pourtant une pression forte et claire sur le Makhzen et un peuple qui veut résister. Donc, l’élément capital et déterminant c’est les contrôleurs financiers et, un mouvement de résistance contre la présence française dans la Chaouia couvait et se préparait, d’autant que les Européens et leur protégés avaient main mise sur les richesse céréales, cheptel etc. Qu’en est-il donc du bombardement et du débarquement ? Dans la version qui a circulé, le bombardement est dû à la précipitation d’un officier du croiseur le Galilée stationné devant Casablanca pour défendre les gens du Consulat français contre l’émeute de « bandes de brigands »
La version qui dit que le bombardement avait pour raison de défendre les Français contre des émeutiers ou brigands venus pour piller la ville est fausse. Le bateau bombardier était à Tanger, la coordination de l’opération a été effectuée avec le comte de Saint Teuler chargé des affaires consulaires à Tanger. Ils ont coordonné l’opération, ce qu’on peut appeler une conspiration. Le commandant Ollivier du Galilée a stationné le bateau en position de tir. La question était de savoir comment garantir la sécurité des gens du Consulat en cas de bombardement. C’est pourquoi le Consule français a fait pression sur le gouverneur de la ville, Boubker Ben Bouzid, et sur autorité locale surtout Moulay El Amine, oncle du sultan et commandant de la Mhalla, pour laisser le passage libre et la porte de la ville ouverte pour que les marins soldats français du Galilée puissent passer et aller jusqu’au consulat en vue de le protéger. C’est ce qui a été conclu et exécuté. La porte était ouverte, les sentinelles de l’armée marocaines ont été dispersées sur la route et devant les consulats. Tout était finalement calme après les événements du 30 juillet ayant coûté la vie à des ouvrier européens. Mais ce qui s’est passé c’est que lorsque les marins français ont débarqué le 5 août 1907 à l’aube, ils avaient les consignes de tuer tout Marocain qu’ils rencontrent sur leur chemin. Alors, ils ont tué les Marocains sur la porte de la mer, Bab el Marsa, les sentinelles sur le chemin et 35 soldats marocains qui gardaient le consulat français et qui étaient en train de boire du thé très tôt le matin juste après la prière du Fajr. Quand ils sont enfin entrés au consulat, ils ont dressé le drapeau, signe pour le bateau qu’ils sont parvenus à bon port comme convenu. Et c’est à ce moment-là que le bombardement de la médina, surtout la partie habitée uniquement par les marocains musulmans ou juifs, a commencé. Des feux ont pris dans les nouala (hutte en roseaux). Cela s’est achevé par un carnage pour terroriser aussi bien l’autorité que la population. Le message était donc clair : quiconque s’oppose à l’occupant, il lui en coûtera cher. Mais après le bombardement et contrairement à ce qu’on a attendu, il y a eu l’organisation de la résistance. Des moujahidine sont venus de partout, au-delà de la région de la Chaouia, même de Tafilalet. Le bombardement a concerné toute la médina ?
Sauf le quartier des consulat et des commerçants. Ce sont les quartiers marocains qui furent visés en priorité, ceux qui abritent les ouvriers, artisans, porteurs, maçon, marins etc. Des photos montrent que même le mausolée de Sidi Belyout n’a pas été épargné.
Le bombardement des mausolées, mosquées, Scala cela s’est passé non pas le 5 août mais plutôt les 6 et 7 août quand les moujahidines sont entrés dans les ruelles de la médina pour empêcher le débarquement de milliers de soldats. Le bombardement a commencé le 5 août à l’aube et s’est achevé le 7 dans l’après-midi.
La croiseur le Galilée a commencé le premier et a été soutenu ensuite par trois autres navires de guerre dont un espagnol. Puis une flottille est venue en appui des ports d’Algérie, le 7 août et le bombardement s’est poursuivi. Il s’est achevé le 7 août pour la médina de Casablanca mais s’est poursuivi pour la banlieue de la ville qui continuait à recevoir une pluie d’obus pour repousser la résistance et ratisser les alentours. L’armée française constituée d’environ 3000 soldats n’a pas pu s’éloigner de la ville. Les soldats ont creusé des tranchées autour de la médina et sont restés embusqués comme en résistance. En tout, pendant trois mois l’armée française va essayer de repousser les attaques venant de la plaine. Le général Drude, du fait qu’il a eu des difficultés énormes pour sortir de la banlieue de Casablanca, le gouvernement français l’a changé par un autre général sous prétexte de la détérioration de son état de santé. En réalité, ce changement dans le commandement de l’armée d’occupation provient du fait qu’il n’a pas pu faire avancer ses contingents hors de Casablanca. Toute sortie de la banlieue proche de la ville se soldait par un accrochage. Chaque jour une tribu faisait sa guérilla par des attaques à l’improviste. A ce propos quelles sont les sources ? Il y a les récits oraux et aussi des documents et rapports militaires français de l’armée de terre et la marine. Ici les témoignages sont français et officiels. Quand ils reconnaissent certaines réalités à leur corps défendant, on ne peut pas douter de leur objectivité. A partir de plusieurs documents et rapports militaires sur les mêmes événements, on arrive à rassembler des éléments fiables en procédant à des recoupement pour reconstituer le puzzle. Il ne faut pas oublier aussi les rapport anglais et allemands. Qu’en est-il des statistiques des victimes des bombardements ? Les événements de Casablanca le 5 août ont été à l’orogine du fait qu’au lieu de l’appeler Dar Beida on a appelé la ville Dar Kahla ou Sawda. Dar Kahla parce que ce qui s’est passé est quelque chose d’horrible. L’occupant du moment n’avait pas intérêt à reconnaître les faits parce qu’ils le condamneraient devant l’opinion publique surtout française du moment. On n’a pas oublié à ce propos les écrits de Jean Jaurès sur le journal L’Humanité.
Donc autour des statistiques, il y a comme un confusion entretenue. En août 1907, les habitants de Casablanca étaient plus de 30 milles personnes. Les étrangers étaient au nombre d’environ 1000 personnes. Après les événements, la ville ne comptait plus que quelques centaines d’habitants.
Une ville complètement dépeuplée soudain. Certes, des habitants ont pris la fuite mais ceux qui sont morts dans les bombardements, Dieu seul connait leur nombre. Je vous donne le récit d’un anglais. C’était un avocat à Gibraltar appelé Mitchel. Il a rassemblé des témoignages de réfugiés marocains juifs et musulmans, qui ont fuit les bombardements. Il écrit dans son ouvrage que sur un totale de 30 mille habitants, la ville de Casablanca ne comptait plus que quelques centaines de personnes précisant qu’un grand nombre d’enfants et de femmes, d’hommes furent tués mais sans préciser le nombre. Si on essaie de chercher dans les estimations du nombre des morts on se rend compte que dans des documents marocains sous, le règne de Moulay Hafid, on parle de 7 mille morts. Le version officielle française parle, elle, d’environ 1.500 morts à Casablanca. Des historiens comme Charles André Julien parlent d’une estimation de 1500 à 3000 morts. Mais la réalité est peut-être davantage. Pourquoi ? Où sont les preuves ? Georges Bourdon, un journaliste français dans son livre « Ce que j’ai vu à Casablanca », ouvrage sorti en 1908, relate ce qui s’est passé dans le Sour Jdid qui se trouve à l’ouest de la ville. Le Sour Jdid, prolongement de la médina, avait été construit par Hassan 1er pour les Européens, mais ils avaient refusé de s’y installer sous prétexte qu’il est éloigné du port. Finalement ce lieu est devenu lieu de campement de soldats marocains et l’on y étalait les peaux pour les faire sécher. En concertation entre le consul français et le khalifa du sultan Moulay El Amine, il a été décidé que les habitants rescapés des premiers bombardements s’y réfugient ainsi que les soldats marocains pour éviter les bombes. Georges Bourdon relate que les bombes ont été dirigées vers les gens réfugiés dans le Sour Jdid transformé ainsi en immense charnier. Le journaliste raconte qu’il avait été guidé par un citoyen français horrifié par ce qui s’était passé pour lui montrer l’affreux carnage des habitants des derbs Tnaker et el Afia réfugiés au Sour. Il a décrit le spectacle macabre insoutenable. Il a comparé le lieu avec la bataille de Salammbô de l’époque romaine. Il a décrit une femme morte éventrée penchée sur son enfants mort, des soldats aux têtes déchiquetées. La violence de ces spectacles montre que ce qui était visé c’est de faire le maximum pour terroriser afin de réduire à néant toute opposition ou résistance.
Suite au bombardement et après que les combattants de la résistance furent repoussés, des tranchées, comme dit plus haut, furent creusées autour de la ville. L’armée d’occupation y est restée embusquée pendant des jours en constante alerte. La presse française a dénoncé et brocardé copieusement cette armée de trois milles soldats surarmés en artillerie, bien équipés et bien entraînés comme machines à tuer mais incapables de quitter leurs tranchées face à un ennemi sous-équipé sinon avec généralement de vieux fusils. Les soldats dans les tranchées tiraient sur tout ce qui bougeait. On a trouvé des cadavres d’hommes de la plaine ou des chevaux criblés de balles comme des passoires selon des témoignages oraux avec des dizaines de balle pour tuer un seul homme ou une seule bête. On mitraillait à tirs bien nourris sans compter, comme si on avait peur que l’ennemi se relève. De l’autre côté, on remarque, grâce à ces constats, le courage et la bravoure des gens de la Chaouia. Que va-t-il se passer en 1908 ? Les choses vont changer car le gouvernement français allait remplacer le commandement de l’armée avec un nouveau général et trois colonels. Au début du débarquement, on disait que le bombardement de Casablanca suffirait car on prétendait qu’il n’y a pas de résistance et qu’il ne s’agit que de brigands. Mais par la suite on a été contraint de reconnaître qu’il y a de l’autre côté un peuple qui résiste et rejette l’occupation pour défendre son territoire. Donc, début 1908, le général Drude est relevé de ses fonctions pour être remplacé par le général D’Amade avec augmentation du nombre de soldats à 16 mille prêts à décimer la plaine…
Court extrait du livre « Ce que j’ai vu à Casablanca » de Georges Bourdon qui raconte la vision du charnier du Sour Jdid :
"Ce que j’ai vu est indescriptible. C’est une boucherie des plus horribles, que l’on puisse imaginer. Souvenez-vous du camp des mercenaires dans " Salammbô", imaginez les cadavres jonchant le sol, les mouches qui se bousculent, pour trouver un endroit sur les corps, les odeurs nauséabondes des cadavres ? Oui je les ai vus et sentis. Après le déluge des bombes de l’escadrille, c’est au tour des légionnaires de débarquer, pour terminer le travail. Ils ont semé la terreur au sein des populations qui n’ont pu fuir, un massacre collectif des marocains musulmans et juifs s’en suivit, une vraie razzia sur les personnes et les biens pris dans la tournure d’un carnage !"
| source : l'Opinion, samedi 29 décembre 2007. |
12:15 Ecrit par Maroc pluriel dans Fragments historiques du Maroc | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, anthropologie
samedi, 11 novembre 2006
Sahara marocain et responsabilité historique*
Tout observateur qui s’aviserait de jeter un regard rétrospectif sur le Grand Sahara durant les trois derniers siècles, s’apercevra d’une effervescence politique brûlante ou d’une situation sociale au bord de l’explosion dans la région.
Si la période de la guerre froide qui a suivi la seconde guerre mondiale avait consacré les divisions politiques des pays africains hérités de l’ère coloniale, la chute du mur de Berlin en l’an 1989, à quant à elle, replacé l’espace saharien dans le giron politique, avec entre autres, la situation conflictuelle à la frontière égypto-soudanaise, qui a été le prolongement aux affrontements sanglants dans la corne de l’Afrique (Ethiopie, Erythrée, Somalie) ou encore au conflit frontalier entre la Libye et le Tchad.
Alors que l’Algérie était plongée dans la décade du sang au point que les implications de cette situation menaçaient jusqu’aux fondements mêmes de l’Etat, ce qui a, chemin faisant, aidé et encouragé la Kabylie à revendiquer ouvertement son indépendance, les Touaregs et les Arabes d’Azouad, repartis tout au long de la frontière Algérie-Mali-Mauritanie, s’étaient soulevés dans l’optique de l’indépendance.
C’est au creuset de ces circonstances internationales et régionales qu’est apparu le problème du Sahara estampillé dans le vocabulaire international comme étant le problème du Sahara occidental.
Dans le sillage de ces mêmes circonstances, il a été catalogué comme étant un élément de tout un chapelet de tensions qui embrasent le Sahara dans son ensemble, de l’Atlantique à la Mer rouge.
Par référence aux données historiques établies et avérées, le prolongement saharien de l’Etat marocain ancestral, ne devrait à priori prêter à aucune discussion, encore moins à un quelconque problème, l’inverse des frontières, pièce par pièce, conçues par le colonialisme européen sur le flanc saharien, aux autres pays du Nord africain (particulièrement les frontières sahariennes de la Libye et de l’Algérie), et qui se prêtaient de toute évidence au jeu de l’affrontement politique international1.
Pourquoi donc la question du Sahara marocain était-elle restée posée alors que, jusqu’à nouvel ordre, on ferme les yeux sur d’autres parties du Sahara des pays Nord-Africains ?2.
Laissons de côté les développements qu’a connus la question du Sahara que les spécialistes, les acteurs et les observateurs de la politique internationale3 appréhendent fort bien, pour nous atteler à l’histoire même du Sahara atlantique, s’étendant de Tarfaya au fleuve Sénégal avant la période coloniale du début du 20ème siècle. Mais cette démarche, pour autant qu’elle pourrait faire la lumière sur bien des points, soulève un grand problème, qui consiste en l’insuffisance des témoignages historiques locaux et, par conséquent, des données qui en résulteraient.
I - Processus de l’écriture de l’histoire portant sur le Sahara atlantique
Si nous enjambons les époques lointaines dont l’exploration nécessite le recours à des techniques de recherches archéologiques et autres techniques semblables, telle la toponymie, l’on constate, que la première période de l’histoire, tout comme c’est le cas pour les derniers siècles.
précédant le début de l’ère chrétienne, ne nous offrent, en guise de témoignages historiquement consignés sur l’espace saharien, que des données parcimonieuses, puisque nous ne disposons en la matière, que de quelques résidus des textes latins légués par Hérodote ou Saloster, textes qui se prêtent à de nombreuses lectures et interprétations. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, les analystes ne s’y réfèrent souvent qu’à titre indicatif sans plus.
Avec la venue de l’Islam en terre marocaine et sa consolidation dans la région durant le 8ème siècle, les témoignages arabes sur l’espace saharien commençaient à pleuvoir, apportant des données d’une richesse exceptionnelle.
Au départ, et jusqu’au 10ème siècle, tout venait du Machrek (Ibn Haoukal, Ibn Abdelhakam et Massaoudi). La production version marocaine a été relancée par la suite, avec des références aux écrits d’un certain nombre d’historiens, de géographes, d’hommes de lettres, et d’encyclopédistes du Machrek, tels El-Amri ou Al-Kalkchindi.
Parmi les noms marocains prestigieux qui ont monopolisé la quasi-totalité de ce que nous savons sur la région entre le 11ème et le 14ème siècle, figurent Al-Bekri, El-Idrissi, Ibn Said Al-Maghri, Ibn Aadri, Ibn Abi-Zaraa et Ibn Batouta.
Nous étions chanceux à la constatation que les écrits d’Ibn Khaldoun durant le dernier quart du 14ème siècle, aient tenté de rassembler la quasi-totalité des éléments et données arabes portant aussi bien sur la géographie et l’histoire de l’espace du Sahara atlantique, que sur les activités de ses tribus entre le 8ème et le 14ème siècle.
Tandis que les récits arabes déclinaient, à l’exception de la période de production de Léon l’africain au début du 16ème siècle, la relation ibérique des faits s’est métamorphosée en une dynamique de découvertes géographiques durant le 15ème et le 16ème siècle, prenant la tête des écrits historiques les plus importants sur le Sahara atlantique.
Les témoignages européens ont ainsi maintenu leur domination tout au long des siècles suivants jusqu’à la fin du 19ème siècle, et ce à travers des écrits hollandais, danois, français, britanniques et autres4.
A voir la liste des écrits sur l’histoire du Sahara atlantique, nul ne peut s’empêcher de constater que la plus grande partie de ces écrits n’était pas d’origine locale5.
A l’exception du legs de cheikh Mohamed Al-Yadali (16851753), nous n’avons disposé de témoignages historiques locaux pertinents qu’au tout début du 20ème siècle, lorsque certains esprits éclairés, encouragés par des personnalités de l’administration coloniale, se sont résolus à accorder à cette question l’importance qu’elle mérite.
Cheikh Sidi Baba s’est d’ailleurs étonné de cette situation choquante en traitant de l’histoire des Emirats d’« Idouich » et de « Machdaf ». Il s’y est arrêté avec beaucoup d’émotion, celle-là même que ressentent aujourd’hui chercheurs et analystes.
Sur ce point, il affirme : « J’étais étonné comment les Ouléma et les hommes de lettres de cette terre +Baidane+ sahraouie marocaine, n’aient pu s’intéresser, vu leur mérite et leur noblesse, à l’histoire de cette terre, pour la consigner dans de remarquables ouvrages, au regard de l’abondance des événements et des hauts faits qui s’y sont déroulés et qui requièrent des écrits, et en considération du grand nombre d’illustres personnages de divers horizons qui y vivaient et dont les témoignages sur sa grandeur, ne devaient guère tomber dans l’oubli : si de cette époque, j’avais trouvé un ouvrage sur lequel je pourrai m’appuyer, j’en aurai noté tout ce qui y est désigné du doigt »6.
Nul doute que quiconque adopterait une approche simpliste, reprocherait aux tribus sahraouies leur négligence et s’adonnerait, peut-être, à un travail d’évaluation et d’appréciation de cette négligence, plutôt que de mener une réflexion pour en saisir les tenants et les aboutissants.
II - Ce que nous savons sur le Sahara atlantique durant le premier millénaire
Au 3ème siècle, le recours au chameau comme moyen de transport par les tribus amazigh de Znata et Senhaja reparties dans la partie occidentale de grand Sahara, était l’événement majeur dans l’histoire de la région.
Nul doute que ce recours à grande échelle a eu un grand impact sur l’organisation des flux commerciaux entre les deux rives du Sahara durant les six premiers siècles.
La situation qui prévalait, nécessitait de toute évidence une certaine organisation politique à même de sauvegarder la sécurité des hommes et du commerce auquel ils s’adonnent, ce qui a incité les chefs des tribus senhaja à s’inscrire dans cette même dynamique.
C’est ainsi qu’est apparu le système des alliances politiques tribales, tel qu’il a été évoqué par Al-Bekri, Ibn Abi-Zaraa, Ibn Aadari, Ibn Samak Al-Aamili, et bien d’autres7.
Il est probable que les défis majeurs qu’imposent la nature et le climat du Sahara, ont pesé de tout leur poids sur le système des alliances politiques tribales qui a connu, par conséquent, de nombreux développements dont nous ne savons que très peu de choses.
En la matière, les données dont nous disposons sont pauvres ou dépourvues de toute consistance, nous conduisant à conclure que ces développements variaient entre l’échec chronique et la réussite furtive.
Il apparaît que la propagation de la Daawa islamique au sein des tribus Senhaja au cours du troisième siècle de l’hégire, a donné lieu à des circonstances propices à une telle unité politique. Elles n’étaient cependant pas suffisantes pour venir à bout du caractère nuisible des conditions qui brident l’activité humaine, et qui sont inhérentes à l’austérité de la nature du Sahara.
Il semble bien que les développements que connaîtra le mouvement Almoravide, issu du troisième bloc senhaji, témoignent de ce que nous présumons8.
III - Le Sahara atlantique : de Abdellah Ibn Yassine à Nasser Eddine.
Au début du second millénaire, le deuxième bloc Senhaji était en état de déliquescence, mais la direction Senhajie était consciente de la nécessité d’une organisation politique pour pouvoir profiter des revenus du commerce saharien entrepris par caravanes, et pour être en phase avec les développements importants que connaît le commerce à l’époque.
C’est ainsi qu’ils ont pu rebondir pour la troisième fois avec un socle religieux solide, pour constituer un bloc regroupant la quasi-totalité des tribus Senhaja, et pour réunir les moyens devant leur permettre d’atteindre leur objectif.
Pour ce faire, ils ont fait appel a un Fquih du Souss en l’an 1039, en l’occurrence Abdellah Ibn Yassine Al-Jazouli, disciple de Ouajaj Ben Zellou Lamti, cheikh de Ribat Nfiss.
Cette donnée historique témoigne de la symbiose tribale, religieuse et spirituelle entre l’espace saharien et ses prolongements marocains avec le Souss. Il en va de même pour les orientations qui étaient à la base des tendances politiques et religieuses de l’Imam Abdellah Ibn Yassine après le succès de ses prédications, et la naissance du mouvement Almoravide, qui nous indiquent l’ampleur des liens organiques et vitaux sur plusieurs plans entre ces deux espaces (Sahara et Souss).
Les références dont nous disposons indiquent que la Direction du bloc senhaji penchait beaucoup plus vers le nord que vers le sud9.
La plus importante action politique menée par l’Imam et ses successeurs en direction du sud (Royaume de Ghana et Bilad Soudan de manière générale), n’était en effet qu’une tentative pour le recouvrement de la souveraineté des senhaja sur oudghichte en l’an 446 de l’hégire, alors que toute l’attention de la direction des Almoravides, était portée sur Sijilmassa, Souss et Tamesna qui étaient le fief des Berghouata.
Ces penchants apparaissent beaucoup plus clairement chez la direction Almoravide dans son action tendant à la fondation de Marrakech en l’an 1070 environ, et à sa résolution à en faire la capitale de son Etat naissant à l’époque de Youssef Ibn Tachfine.
L’abdication d’Abou Bakr Ibn Omar au profit de son cousin Youssef en l’an 1061, était venue corroborer et encourager ce choix.
Si la relation de l’histoire de l’Etat marocain entre le 11ème et le 17ème siècle10 a négligé l’espace saharien, à l’exception de quelques éléments et données consignés dans certains écrits historiques, ou ayant trait à la géographie, il n’en demeure pas moins que les apports du Sahara atlantique avec le Maroc étaient restés les mêmes que par le passé, autrement comment expliquer la poursuite du commerce saharien durant cette période et sa prospérité durant certaines étapes de cette période, comme c’était le cas au cours des 10ème et 11ème siècles, ou encore durant la première moitié du 14ème siècle ? Comment, bien plus encore, peut-on expliquer l’ordre du Sultan Mérinide aux notables des tribus du Sahara, leur enjoignant d’accompagner les émissaires dépêchés auprès de lui par les gouvernants et les Sultans du Soudan (à l’époque du Mali), ou ceux dépêchés par lui auprès d’eux, si leur autorité n’était pas effectivement établie au Sahara11.
2 Nul doute que le jeu des intérêts au plan international et les impératifs de la guerre froide, en plus des besoins des marchés internationaux en gisements de pétrole africains (Libye, Algérie, Nigeria et Tchad tout récemment) ainsi que l’implication de l’Egypte dans le problème du proche orient (question palestinienne), sont autant d’éléments qui ont un rôle primordial dans l’assouplissement de la tension au flanc saharien des pays nord africains précités. Ces données conjoncturelles ne peuvent cependant concourir à la disparition des raisons devant mener à une explosion politique à l’avenir dès lors que seront réunies les circonstances internationales à une telle situation. La tension née de la répartition des quotas en eau entre les pays que traverse le Nil avec ses divers affluents, et la guerre contre le terrorisme augurent de ce que nous prévoyons.
3 Voir : Georges Vedel (sous la direction) « Edification d’un Etat moderne : le Maroc de Hassan II », Paris, Albin Michel 1986. Abdelkhaleq Benramdane, « Le Sahara occidental : Enjeu maghrébin », Paris, Karthala, 1992.
4 Il est rapporté dans certains écrits soudanais, quelques enseignements superficiels sur l’espace saharien ou portant sur les relations du Maroc avec le Soudan. Nous en trouvons quelques éléments dans « L’histoire d’Al-Fettach » de Asrate Kaate, dans « L’histoire du Soudan » de Abderrahman Saaidi, et dans « Tadkirate Annissiane » d’un auteur inconnu.
5 Un grand nombre de chercheurs pensent que les témoignages dont nous disposons ne sont autres que ceux de citadins sur les populations du Sahara. Une telle assertion nous interpelle sur les différences entre le mode de vie et la culture des citadins, et le mode de vie et la culture de la gente du Sahara. La généralisation de ces témoignages ou leur retrait, aux périodes précédant la fin du 18ème siècle et peut être bien après, requiert vigilance et retenue.
6 Voir Moukaddimate Mohamedhen Ould Babah dans son analyse des textes d’Al-Yadali : Cheikh Mohamed Al-Yadali, « Textes de l’histoire mauritanienne : chiyam zaouaya, Amr El-Wali Nasser Eddine, Rissalat Annasiha », Tunis, Bayt Al-Hikma 1990. Analyse : Mohamedhen Ould Babah, pages 19-54. Cheikh Sidi Babah Ould Cheikh Sidi (décédé en 1924), Emirats d’Idouich et de Machdof (étude dans l’histoire politique mauritanienne), Nouakchott : Institut pédagogique national. Société des ouvrages islamiques/Mauritanie. Etude et analyse : Yzid Bih Ben Mohammed Mahmoud, pp 91-92.
7 La plupart des textes historiques en rapport avec la question ont été rassemblés par Joseph Cuoq dans son recueil et les a traduits en langue française en les assortissant de précisions et de commentaires. Voir : Cuoq (J.), Recueil des sources arabes concernant l’Afrique occidentale du 8ème au 16ème siècle (Bilad Al-Sudan), Paris, CNRS, 2 éd,1985.
8 En ce qui concerne les développements du mouvement Almoravide dans son étape saharienne, voir : Ahmed Achoukri : « Le royaume du Ghana et ses relations avec le mouvement Almoravide (Est-ce vrai que les Almoravides ont conquis le Ghana ?). Rabat, publications de l’Institut des études africaines 1997.
9 C’est ce que traduisent les orientations de l’Imam Abdellah Ibn Yassine et de son successeur l’Emir Abou Bakr Ibn Omar. Au niveau de la base, « le mode de déploiement de la tribu senhajie : Massoufa », tel que présenté par des écrits de référence arabes jusqu’au 17ème siècle, en donne une meilleure illustration. La carte de leur répartition géographique nous amène de leurs positions sahariennes connues, à la plupart des régions du Maroc des Almoravides, y compris l’Andalousie. A partir du 13ème siècle, il nous est possible de suivre les indices de leur présence au fin fond de Bilad Soudan, que ce soit à Jinni ou Niani, capitale du Mali, ou encore dans les centres urbains soudanais, du bassin central du fleuve Niger à l’océan atlantique au sud du fleuve Sénégal, principalement dans les deux « fout » : fout tor et fout Jelou. Il semble bien que cette large présence a incité un grand nombre de Chouyoukh du Soudan dont Abderrahmane Essaidi à considérer Massoufa comme étant le fief d’origine des Touaregs du Sahara. Voir :
Abderrahmane Essaidi « Histoire du Soudan », Paris 1981. Celui qui a supervisé son édition sans en modifier le contenu en le traduisant en français est « Octave Hudas » avec la collaboration de son disciple Benoît. Cha 8, p 25.
Ahmed Ben Forto, livre sur les conquêtes du Sultan Idriss Alouma à Barno (1564-1576), Stuttgart 1987, commenté et traduit en anglais par « Derck Langi » pp 31 à 36.
Mohamed Belou « Infak Al-Maysour Fi Tarilkh Bilad Takrour », Rabat : publications de l’Institut des études africaines 1996. Etude de Bahija chadli , pp 196-199, 223 et 292.
Cheikh Sidi Baba, « Emirats d’Idouich et de Machdouf », pp 160-161.
Cheikh Mohamed El-Yadali, « Noussous Mine Tarikh Al-Mouritani : chiyam Az-zaouaya, Amr El- Ouali Nasser Eddine, Rissalat Annasiha », p 139.
Lhote (H.), « Les Touaregs du Hoggar », Paris, Armand Colin, 1984, pp 11-31.
10 Cette période correspond à l’époque du pouvoir des Almoravides, des Almohades, des Mérinides, des Wattassiyines et des Saadiens. 11 Ibn Khaldoun « Al-Ibar », tome 6, p 416 et suivantes, tome 7, pp 526-528.
* Etude publiée par Maghreb Agence Presse
12:45 Ecrit par Maroc pluriel dans Fragments historiques du Maroc, Les Touaregs, SAHARA MAROCAIN | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sahara, histoire
vendredi, 03 novembre 2006
II. Territoires marocains spoliés et vérités au Sahara : Aux origines du conflit maroco-algérien
Les engagements non tenus de l'Algérie
Le lendemain, 6 juillet 1961, un accord secret sur les frontières entre les deux pays est signé dans lequel le GPRA reconnaît officiellement que «le problème territorial crée par une délimitation arbitraire imposée par la France devait être ultérieurement être résolu par des négociations directes entre le Maroc et l'Algérie». Le même GPRA affirme, de surcroît, que tous les accords susceptibles d'être finalisés entre Paris et Alger ne pourraient être étendus aux frontières territoriales du Maroc. Le texte disait : «…ne sauraient être opposables au Maroc quant aux délimitations territoriales algéro-marocaines». C'était réellement se méprendre sur la nature de l'engagement des dirigeants algériens, notamment après que Ferhat Abbès ait été «limogé» par ses pairs du FLN, écarté à la fois des négociations en cours à Evian avec la France et de toute activité.
Non seulement le gouvernement algérien ne respecte pas son engagement de juillet 1961 avec le Maroc, mais piétine un l'accord avec arrogance.
En mai 1966, Houari Boumediène, nationalise – c'est son droit – les hydrocarbures et les richesses minières dont l'essentiel se trouve au Sahara, englobant dans la même opération les gisements de Gara de Jebilat qui, à tout le moins, faisaient encore l'objet d'un contentieux avec le Maroc. Procédant d'une politique arbitraire et peu respectueuse des engagements, le fait accompli algérien ne laissait aucune alternative au Maroc. Mais, la même Algérie contestera neuf ans plus tard, avec mépris en plus, le retour du Sahara au Maroc…Comme quoi, le ridicule ne tue plus !
L'indépendance algérienne à peine proclamée, en juillet 1962, que l'armée nationale populaire (ANP) algérienne, soutenue par l'armée française se mobilise déjà tout au long de la frontière artificielle où des territoires marocains sont simplement envahis, comme Zegdou, oued Zelmou et Aïn Chaïr. Incidents d'autant plus prémonitoires que, sentant les choses évoluer vite et craignant à la fois un retournement de la France et l'arrivée des troupes algériennes, des tribus marocaines de Colomb-Béchar ( qui abritait d'importantes unités militaires françaises ) et de Tindouf, conduites par le caïd Abdallah ould Senhouri, se rendent à Rabat pour faire acte d'allégeance au Roi du Maroc.
Il convient de rappeler que la France, à cette époque, a proposé avec insistance au Maroc de faire partie de l'OCRS ( Organisation commune des régions sahariennes), elle conditionnait ainsi cette adhésion au règlement en faveur du
Maroc du contentieux frontalier. Notre pays a refusé et rejeté ainsi un marchandage qui, en cas contraire, aurait permis à coup sûr la réintégration de Tindouf, de Béchar, de Kenadsa, du Touat, de Saoura dans le giron marocain… Sauf à se faire le contempteur de la vérité, la continuité historique est là pour nous rafraîchir la mémoire.Dans une note relative aux frontières orientales du Maroc et adressée, le 4 février 1924, à son gouvernement à Paris, le maréchal Lyautey souligne que la conquête de l'Algérie par la France «introduit en Afrique la notion européenne de répartition de territoires entre les Etats». Après avoir analysé et prouvé que le seul traité à cet effet est celui signé entre la France ( qui parlait au nom de l'Algérie) et le Maroc, le 18 mars 1845 à Lalla Maghnia, fixait la frontière maroco-algérienne de la Méditerranée jusqu'à Teniet-Sassi (soit 150 kms à peine)…
Or, se demande le Résident général français, «l'extension de la conquête française vers le sud (dans les territoires marocains), pour assurer la sécurité de l'Algérie, devait poser le problème de cette délimitation…». Et la note du Résident général de France, que l'on peut toujours consulter parce qu'elle constitue une pièce officielle française, de préciser sur le ton péremptoire : «il n'est pas douteux qu'à cette époque l'Empire chérifien étendait nettement son influence au Sud de l'Algérie et il coupait celle-ci du Sahara proprement dit : les Oasis sahariennes du Touat, du Gourara et du Tidikelt relevaient depuis plusieurs siècles du Sultan du Maroc».
Peut-on être plus éloquent que le maréchal Lyautey ? C'est lui encore qui, en guise de conclusion, dira que «l'histoire des dynasties marocaines suffit à démontrer que, de tout temps, les Sultans marocains ont exercé sur cette partie du continent une action spirituelle et, parfois, effective incontestée». Pour ne citer que l'occupation du Touat, le gouvernement britannique a demandé en 1887 au sultan Moulay Hassan 1er de résister de toutes ses forces et de «refuser toute concession à la France».
Cependant, il est nécessaire de rappeler que les Souverains marocains ne se sont jamais laissés emporter par un quelconque irrédentisme ou par l'expansionnisme. A leurs yeux, ce qui revient au Maroc sera défendu avec acharnement. Et ce qui ne relève pas de leur souveraineté, on peut le vérifier, ne donne lieu à aucune tentation, encore moins à une convoitise. Le cas de Tlemcen qui est à Fès ce que Tindouf est à Guelmim, illustre une telle disposition depuis qu'à la fin du XVIIème siècle le Maroc a cessé de la revendiquer, alors qu'un siècle plus tôt, elle faisait encore partie intégrante du Maroc.
Le 2 octobre 1962, quelques mois seulement après la proclamation de l'indépendance et une série de provocations de frontières, un détachement militaire algérien exige du caïd de Tindouf de retirer le drapeau marocain qui flottait sur le bâtiment officiel, de déposer les armes et de se rendre. Ce qu'il refuse de faire. Il est alors arrêté et fait prisonnier par l'armée algérienne qui, après de violents affrontements qui se sont soldés par la mort de 120 Marocains, quadrille la ville. Ainsi, Tindouf, l'ancienne cité florissante rebâtie sur ordre d'un Roi marocain, après avoir été occupée une fois en 1934 par l'armée française, se trouve vingt-huit ans après de nouveau réoccupée par l'armée algérienne avec laquelle, pourtant, ses habitants fraternisaient jusque-là au nom de l'unité maghrébine…Nul mieux que feu S.M. Hassan II n'a restitué l'atmosphère qui régnait alors : «Le règlement fraternel prévu (avec l'Algérie) n'a pas lieu.
Les Marocains qui ne veulent pas participer au référendum préparé par le GPRA sont au contraire attaqués, molestés par l'Armée de Libération algérienne. A Tindouf où le caïd et toute sa tribu ont rappelé qu'ils sont marocains, on dépêche 600 gendarmes algériens. Malgré tous les efforts de nos envoyés officiels à Alger, notre ministre de l'Information Moulay Ahmed Alaoui et M'Hammed Boucetta, une opération militaire algérienne sur Tindouf fait 120 morts parmi nos compatriotes…»
En octobre 1963, Hassi Beïda et Hassi Timjoule sont violemment attaquées et «anéanties» par l'armée algérienne. C'est la «guerre des sables», lancée par Ben Bella qui, un an auparavant demandait pourtant un «délai» à feu S.M. Hassan II pour mettre en place «les nouvelles institutions» avant «d'ouvrir le dossier des frontières», ajoutant avec solennité «qu'il va sans dire que l'Algérie indépendante ne saurait être l'héritière de la France en ce qui concerne les frontières algériennes» ! Proclamation vertueuse, mais mensongère que feu S.M. Hassan II eut «le tort de croire» et de prendre en compte.
Que oui, en effet, l'Algérie sera bel et bien l'héritière de la politique coloniale de la France au sujet des frontières ! Que oui, donc, elle perpétuera une tradition coloniale, poussant avec obsession son expansionnisme jusqu'à lorgner sur l'ouest, là où se trouve le Sahara marocain occupé par l'Espagne. Dans les longues négociations engagées avec le gouvernement français entre avril et juin 1961, à Lugrin (Haute Savoie) et Evian, les délégués algériens ( Krim Belkacem, Ahmed Boumenjel, Mohamed Ben Yahia, Sâad Dahlab, Ahmed Francis, Teieb Boulahrouf, Réda Malek, Menjli, Kaïd Ahmed, dit Slimane), tous membres du FLN s'en tenaient mordicus à une seule orientation : l'indépendance (souveraineté extérieure et intérieure) et l'intégrité du territoire, comprenant le Sahara et Mers el-Kébir.
Quand les armées algériennes ont attaqué en octobre 1963 les villes de Figuig, Hassi Beida, Ich et autres, au beau milieu d'une tension alimentée par la presse occidentale contre un «Maroc impérialiste» ( !), une voix s'est élevée dans la cacophonie. Celle de Jean Lacouture, envoyé spécial du quotidien «Le Monde» pour couvrir cette «guerre des sables», qui écrit le 20 octobre 1963 : «Ce qui frappe tous ceux qui vivent ces heures menaçantes au milieu du peuple marocain, c'est l'absence ici d'hystérie nationaliste, naturelle ou organisée. Nulle animosité anti-algérienne. Ni la presse, ni la radio ne suscitent la haine. Les journaux publient presque à égalité les télégrammes d'agence…»
«Faut-il partager l'Algérie ?»
Où qu'ils se trouvent, ils n'en démordent pas : le Sahara est partie intégrante de l'Algérie, il constituera même la pomme de discorde des négociations et conduira le général de Gaulle, de guerre lasse, à lâcher en fin de compte la partie alors qu'il l'avait délibérément écarté le Sahara du processus de règlement, notamment dans le discours prononcé le 16 septembre 1959. N'affirmait-il pas que
« la France doit garder la disposition des gisements de pétrole que nous avons mis en œuvre et celle des bases d'expérimentation de nos bombes et de nos fusées» ? Et d'enchaîner, le verbe haut : «Nous sommes en mesure, quoi qu'il arrive, de rester au Sahara, quitte à instituer l'autonomie de ce vide immense…».
A cette menace, à ce coup de menton gaullien, répond en écho alors une campagne enflammée de soutien, notamment de la droite française, chacun y allant de son couplet et de son fantasme. Une Tribune Libre, intitulée : «Faut-il partager l'Algérie ?» circulait comme un pavé dans la mare. Elle était signée par une plume connue, Alain Peyrefitte, plusieurs fois ministre du général de Gaulle, qui plaidait pour la création de deux «républiques amies» et fédérées, l'une au Sahara et l'autre sur ce qui resterait du territoire algérien. Or, le Maroc s'est vigoureusement élevé par solidarité contre cette tendance à garder le Sahara algérien sous la tutelle française et à l'isoler du reste du pays.
Le discours de M'Hamid al-Ghizlane
Pour sa part, il ne recevra jamais le soutien réciproque attendu de l'Algérie, lorsque se posera le problème de la décolonisation de son Sahara sous administration espagnole. Tout au contraire, il sera confronté à une double hostilité, celle de l'Espagne franquiste et celle de l'Algérie, qu'une étrange et opportuniste coalition a réunies tout au début de l'affaire.
Bien avant l'indépendance en 1956, la démonstration n'a cessé de se faire de l'attachement depuis des siècles des provinces du sud-est et du Sahara au Royaume du Maroc. Les documents historiques, authentiques et irréfutables, peuvent être consultés par une Commission de l'ONU, en collaboration avec des pays comme la France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Italie et autres.
La colonisation du Sahara par l'Espagne a commencé lorsque France et Espagne signent le 26 décembre 1886 un accord de partage du territoire, renouvelé d'ailleurs quatre ans plus tard, le 17 juin 1900.
Feu S.M. Mohammed V, à son retour au Maroc en 1955, s'il a ajourné – nous disons bien ajourné – le débat avec les combattants et «frères algériens» sur les frontières du sud-est, en attendant la libération de l'Algérie, a en revanche bel et bien posé le problème du Sahara occidental marocain occupé par l'Espagne dès la libération du Maroc en 1956. Une première fois, en juin 1956, il a saisi l'ONU pour qu'elle inscrive dans son ordre du jour la question du Sahara, de Sidi Ifni et de la Mauritanie, occupés par la France. Le document de saisine existe toujours dans les archives de l'ONU, il est intitulé A/C. 4/SR-1046 et, pour peu que l'on prête à ces dernières un crédit, on ne peut que mieux s'assurer de la rectitude de l'ONU.
Mieux : le 7 avril de cette même année, l'Espagne signe une déclaration solennelle de reconnaissance de l'indépendance du Maroc, en vertu de laquelle Madrid cède seulement la zone nord occupée, mais reconnaît aussi les droits du Maroc sur les territoires encore sous sa domination, dont le Sahara. Un détail significatif, confortant la revendication du Maroc, est le fait que l'autorité du khalifa, représentant le Sultan auprès des autorités espagnoles et exerçant à Tétouan, concernait aussi bien la zone nord que le Sahara, celui-ci relevant au niveau espagnol du pouvoir d'un haut commissaire nommé par Madrid et installé à Tétouan. Faut-il rappeler que le dernier Khalifa, représentant du Sultan au Nord auprès des autorités espagnoles, n'est autre que feu S.A. Moulay Hassan Ben El Mehdi ?
«Ecouvillon», une coalition franco-espagnole
Or, en 1956, feu S.M. Mohammed V a revendiqué explicitement la rétrocession des provinces sahariennes, soit par le moyen d'une négociation directe avec Madrid, soit par le biais des Nations unies. Il s'est inscrit d'emblée dans l'esprit de la charte de l'ONU qui, en son article 33, recommande aux Etats membres «le recours à la négociation» directe dans le cadre de la décolonisation. A quoi le général Franco a opposé une fin de non recevoir catégorique. Dans l'esprit de Mohammed V, aucune unité nationale du peuple marocain n'eut pu être conçue et encore moins réalisée sans le retour à la mère patrie de nos provinces encore sous occupation espagnole.
Quand, le 25 février 1958, il rend visite aux populations de M'Hamid al-Ghizlane, il pose de nouveau, sans emphase, la question du Sahara en des termes qui dissipent toute ambiguïté: «...Notre grand père Moulay El-Hassan, déclare-t-il, a effectué deux voyages dans le Sahara pour consolider l'unité du Maroc et sa souveraineté sur l'ensemble des parties de son territoire national au moment où il était l'objet de convoitises étrangères...".Et le Souverain d'enchaîner alors : «Notre joie est immense d'être accueilli à M'Hamid, porte du Sahara, par les fils de ceux qui avaient reçu notre ancêtre Moulay El-Hassan : Reguibat, Chenguit, Tekna, Ouled Delim et autres tribus sahariennes…Nous proclamons solennellement que nous poursuivrons notre action pour le retour de notre Sahara, dans le cadre du respect de nos droits historiques et conformément à la volonté de ses habitants…».
Au même moment, en effet, la France décide de mettre sur pied le dispositif militaire pour lutter contre l'Armée de Libération Marocaine (ALM) (Jiche at-tahrir). Les résistants marocains, issus notamment des Aït- Bâamrane, après avoir réussi à libérer la ville de Smara en 1956 et une partie importante du Sahara, prennent pied à partir du littoral atlantique jusqu'aux oasis du Touat, menaçant de défaire d'un seul tenant et les garnisons espagnoles et les troupes françaises implantées sur les confins, au nord de la Mauritanie. La reconquête du Sahara par l'ALM, la menace persistante qu'elle fait peser sur les confins sahariens de l'est, suscitent non seulement la panique, mais une prise de conscience au sein de l'état-major français.
C'est «l'opération Ecouvillon» de février, mars et avril 1958 où les troupes françaises viennent à la rescousse des forces espagnoles, mises sérieusement à mal, procèdent non sans peine à la reconquête du territoire. Voici ce que notre regretté ami, Attilio Gaudio, connaisseur s'il en fut du dossier du Sahara écrit à ce propos, dans son livre-reportage «Guerres et paix au Maroc» : «La seule cause réelle, bien qu'indirecte de la perte du Sahara occidental pour le Maroc en 1958 a été la guerre d'Algérie.
Jamais la France n'aurait engagé son armée de l'Afrique Occidentale Française (AOF) aux côtés de l'armée espagnole en détresse pour permettre à Franco de récupérer le Rio de Oro (Oued Eddahab) et la Saguiat al-Hamra si la présence victorieuse de l'Armée de libération marocaine ne présentait pas une menace pour Tindouf et une épine plantée dans le dispositif français au sud de la Soaura et dans le nord de la Mauritanie ( …) Sans l'intervention militaire française, le Sahara était perdu pour l'Espagne et le drapeau marocain aurait flotté définitivement, sans aucune sorte de contestation internationale ou régionale, de Ifni à la Gouera…».
Quelque 10.000 soldats français et espagnols, équipés d'armes modernes, appuyés par l'aviation, quittaient Bir-Moghrein (ancien Fort Trinquet) pour reprendre ce que Jiche at-Tahrir avait libéré. Après l'opération sanglante menée conjointement par les forces armées de Madrid et de Paris, après qu'un feu roulant et une féroce répression se fussent abattues sur les populations du Sahara, ces dernières se sont trouvées contraintes, dans un exode massif sans précédent en provenance d'Ifni, de Tindouf, de Smara voire de Dakhla de se réfugier dans le Nord, à Agadir et à Goulimine notamment. Par sa cruauté, cette opération rappelle à coup sûr l'entrée en 1913, à la tête d'une colonne armée, du capitaine Mouret dans la ville sainte de Smara qu'il prit soin d'incendier et de vider littéralement de ses habitants.
Curieusement, deux mois après le discours de feu Mohammed V à M'Hamid et l'opération Ecouvillon, l'Espagne cède le 16 avril 1958 au Maroc la province de Tarfaya (ancienne Cap Juby, étape ultime de l'Aéropostale où Antoine Saint-Exupéry passa 18 mois en 1927, y écrivit son premier livre : «Courrier sud» ). Mais également enclave océanique qui avait attiré un certain Anglais, génial explorateur du nom de Donald McKenzie, lequel y installa de 1877 et 1885 une factory anglaise, la casa-mar pour mettre au point un système de turbines d'eau, avant que le sultan Moulay El-Hassan ne reprenne Tarfaya. En fait, Mackenzie explorait la région pour préparer l'arrivée des Anglais…..
Le parachèvement de l'intégrité territoriale a constitué une priorité dans l'édification du Maroc post-indépendant. Participant au Sommet des pays non-alignés, réuni en septembre 1961 à Belgrade, feu S.M. Hassan II a posé le problème de la décolonisation du Sahara et, suscitant un élan de solidarité, a reçu un soutien unanime de l'ensemble du mouvement non-aligné.
De même, rencontrant le général Franco en 1963 à Barajas, aérodrome de Madrid, feu S.M. Hassan II réitérera avec netteté la revendication du Maroc au sujet du Sahara. Ce sommet maroco-espagnol – entre un Souverain marocain âgé de 34 ans et le généralissime qui célébrait ses…71 ans – avait été à l'origine de ce qu'on a appelé par la suite «l'esprit de Barajas», dissociant entre deux revendications : celle de Sidi Ifni et du Sahara d'une part et celle, redoutée à terme par l'Espagne, des enclaves de Ceuta, Mellilia, les îles Jâafarines, le Penon d'Al Hoceima, le Penon de Vélez de le Gomera, l'Isla de perejil (Leila). De surcroît, il était convenu, dans le même «esprit de Barajas», que les deux parties trouveraient des «solutions bilatérales négociées aux contentieux territoriaux entre les deux Etats».
Entre 1958 et 1969, onze ans ont passé avant que l'Espagne ne restitue de nouveau au Maroc, après de longues négociations, la province de Sidi Ifni, comprise quant à elle dans l'ancien protectorat français et que l'armée espagnole n'a réellement occupée qu'en 1934. Sidi Ifni, ville sainte pour ainsi dire, participe du mythe religieux qui a nourri pendant des siècles l'imaginaire collectif espagnol.
Un gouverneur des îles Canaries, Diego de Herrera avait construit une petite forteresse sur la côte, baptisée au début du XVIème siècle du nom de Santa Cruz de Mar Pequena (Sainte croix de la petite mer). Outre son rôle de relais destiné à assurer le contrôle et la sécurité des Canaries, elle a abrité les sinistres «entradas», milices militaires connues pour piller, terroriser tout le nord ouest du Sahara au non de la «christianisation».
Elle a été libérée ensuite par les Sâadiens en 1524, avant d'être cédée de nouveau en 1860 aux Espagnols.
Mirage phosphatier et raidissement espagnol
Or la restitution de Tarfaya en 1958 et de Sidi Ifni en 1969, comme on le voit, ne s'est pas effectuée d'un seul tenant, le général Franco jouant à sa guise le tempo, appliquant un détestable principe colonial de « un tiens vaut mieux que deux tu l'auras» ! 1969, c'est l'année où la maladie de Parkinson commence à ronger gravement le maréchal Franco, alors âgé de 77 ans…mais caparaçonné de ses rêves et mirages d'empire espagnol au Sahara !...
Toujours est-il qu'en 1964, le Maroc saisit encore par une motion le Conseil de sécurité de l'ONU afin que le gouvernement franquiste ouvre des négociations immédiates sur son retrait de nos provinces.
Rien n'y fera, et le caudillo, au faîte de sa puissance dictatoriale, lance son projet d'organisation administrative, intégrant de facto les provinces du Sahara dans la législation espagnole. S'il cède Tarfaya et l'enclave de Sidi Ifni, c'est pour fourvoyer à la fois l'ONU et la communauté internationale, c'est aussi– les enjeux économiques aidant –, pour mieux s'assurer la mise en valeur de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro. C'est en 1960 que le gisement des phosphates du Sahara sous occupation espagnole est découvert, il suscite à la fois l'engouement et un raidissement de la politique coloniale.
Il laisse à penser que, devant les perspectives offertes par le nouveau pactole, Madrid ne se résoudra jamais à décoloniser le territoire, à la différence du Portugal et de la France qui, à l'époque se sont résolus à émanciper leurs anciennes colonies.
D'où une série d'atermoiements et de louvoiements où, intérêts régionaux contradictoires exigent, l'on voit se réveiller les démons, les appétits affichés des uns et des autres, bref une sorte de camarilla étrange, mise en branle d'Alger à Madrid.
Le polisario, né dans les fourgons algériens
L'ancien chef du gouvernement de Franco jusqu'en 1973, amiral de son état, Luis Carrero Blanco, n'y allait pas de main morte.
Il fut assassiné d'ailleurs par quatre membres du mouvement séparatiste de l'ETA…Il représentait de gros intérêts espagnols et…allemands à travers le Konzern Krupp, installé à Bou-Craa, protégé par une milice de 3000 hommes du tercio, retranchés dans un camp militaire tout près des sites d'extraction…
En septembre 1974, las de voir piétiner le dossier aux Nations unies, désireux aussi de donner une suite logique à notre revendication et donc à nos droits historiques, feu S.M. Hassan II convoque la presse internationale et la prend à témoin : il annonce que l'année 1975 qui vient, sera celle du Sahara. En même temps, il dépêche plusieurs délégations dans les capitales du monde entier expliquer le bien-fondé de notre revendication.
C'est à la fois un tournant dans la diplomatie marocaine et le point de départ d'une clarification propre à incliner les «autres parties» à dévoiler leur jeu. Dans la foulée, l'ONU a demandé à la Cour internationale de justice (CIJ) de rendre un avis consultatif. Trois ans plus tôt, de jeunes sahraouis, dont notamment Brahim Bassir, parti faire ses études à Damas et revenu fonder son journal à Rabat du nom d'Al-Chihab, manifestent un peu partout pour réclamer la libération du Sahara du joug colonial espagnol. Réprimés, poursuivis, ils militent tour à tour au sein du MOREHOB, du PUNS, du FLU ou du mystérieux mouvement Mouslim.
Ils étaient à mille lieux, en effet, de la mouvance marxiste-léniniste qui fleurissait en ce temps au sein de la faculté Mohammed V de Rabat. Parmi eux, un certain Mustapha Sayed El Ouali, flanqué de son frère Bachir, Mohamed Abdelaziz, dit «Abdelaziz Marrakchi»… Le premier des trois, El Ouali vivait sous une obsessionnelle emprise idéologique de Sayed Qotb, leader spirituel des frères musulmans en Egypte, emprisonné et exécuté par Nasser.
Il appartenait davantage à l'obédience istiqlalienne qu'à la chapelle du gauchisme ambiant. Mais, se «sentant incompris», plus ou moins «lâchés» à une époque où un certain général Oufkir, alors ministre de l'Intérieur, était en intelligente félonie avec les adversaires de notre cause, les jeunes sahraouis ont pris le chemin de l'exil. D'abord en Libye où, tout de suite après son coup d'Etat de septembre 1969, le colonel Kadhafi décide d'ouvrir les portes de son pays à tous les «mouvements révolutionnaires» du monde et de les soutenir (Black Panthers, Black Muslim, ETA, IRA, Baader-Meinhoff, Erythréens ).
Ensuite en Algérie à partir de 1974…Entre temps, réunis avec d'autres à Zouérate le 10 mai 1973, les jeunes sahraouis en provenance du Maroc et de Mauritanie aplanissent leurs divergences et, comme on dit en langage marxiste, " surmontent leurs contradictions, principale et secondaire ". Sous le regard bienveillant et complice des " services " espagnol et algérien, il fondent alors le " polisario "…
Depuis lors, ils sont repris en main, encadrés, orientés, financés, armés et mobilisés par le pouvoir algérien. La question centrale à laquelle jamais aucune réponse, officielle ou officieuse, n'a été donnée est de savoir qui, dans ce rassemblement groupusculaire composite, est authentiquement sahraoui et qui ne l'est pas ?
Faux réfugiés de Tindouf
Les associations marocaines, les observateurs, le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU) n'arrêtent pas d'exiger depuis 1976 une authentification desmembres du prétendu mouvement sahraoui.
L'on sait, en revanche, parce que cela a été prouvé, que les sécheresses endémiques de 1983, 1984, 1985, 1989 et des années suivantes, ont conduit à l'exode des populations entières, parties du Mali, du Niger, de Mauritanie, du pays touareg aussi, acculées à fuir les rigueurs du climat et la famine, à errer dans la déshérence totale avant d'être récupérées par le polisario et, faute d'autre choix, à être enrôlées de force dans ses rangs. Elles ont ainsi grossi artificiellement le chiffre de ses effectifs, le faisant grimper sans foi ni loi à quelque 90.000 personnes.
On ne cesse de le dire : au lendemain de la récupération du Sahara par le Maroc en 1975, une poignée de Sahraouis, en majorité marocains et des mauritaniens, entraînant de force derrière eux quelques familles, se sont repliés à Tindouf d'où partaient quelques mois auparavant – encouragées par les services algériens - les incursions armées contre les forces espagnoles au Sahara ! On pouvait à la limite en dénombrer tout au plus quelque 2 à 2.500 personnes, dont beaucoup, du reste, n'étaient pas membres du polisario, mais arrachées de force à leur terre…Imagine-t-on seulement la tragédie humaine d'un exode de plus 20.000 personnes, ou plus comme le prétend le polisario ? Ni la presse internationale, ni les institutions ne se seraient tues, on peut en être sûrs, si un exode aussi massif s'était avéré ? Cela dit, le Maroc ne cesse de réclamer le retour non pas des «réfugiés» comme l'affirme la propagande du polisario, mais des «séquestrés» marocains dans les camps de Lahmada de Tindouf, auxquels s'étaient ajoutés des soldats des FAR. La nuance est de taille.
L'ambiguïté entretenue aussi. Parler, en effet, de 80.000 «sahraouis», de surcroît «réfugiés", c'est nous faire prendre des vessies pour des lanternes. En 1974, un recensement – le seul jusque-là d'ailleurs - effectué par le gouvernement espagnol à la demande des Nations unies, dénombrait quelque 74.000 habitants du Sahara occupé. Après sa rétrocession en 1975, la quasi unanimité de la population, on l'a vu, n'a pas bougé, ne s'est pas déplacée du territoire.
Quand bien même, la propagande du polisario nous affuble de plus de 100 000 sahraouis «réfugiés», la réalité des chiffres et la loi démographique sont là pour le démentir. Un pays comme la Mauritanie, qui possède un taux de croissance démographique élevé de 2,88%, a vu sa population passer en 44 ans, de1962 à 2004, d'un peu plus de 1 million à 3 millions d'habitants, soit une hausse de près de 400.000 tous les 6 ans…Or, 6 ou 8000 «combattants du polisario», évaporés dans le désert en 1976, implantés à Tindouf peuvent-ils se démultiplier aussi vite, à supposer que l'on succombe au mythe volatile de la «génération spontanée» ? A dire vrai, les «réfugiés» de Tindouf possèdent toutes les qualités, sauf celle d'être «sahraouis» : ils sont algériens, maliens, nigériens, touaregs, mauritaniens et marocains.
La Marche verte, déclenchée le 6 novembre 1975, a mobilisé quelque 350.000 volontaires. Elle a été annoncée le jour même où à La Haye, la CIJ a rendu son avis consultatif à la demande de l'Assemblée générale de l'ONU et confirmé nos droits historiques et politiques, lancée ensuite le 6 novembre par feu S.M. Hassan II. Elle est intervenue à un moment où le général Franco, irréductible adversaire de l'intégrité territoriale du Maroc, agonisait depuis des semaines.
Il mourra le 20 novembre, six jours après la signature le 14 novembre à Madrid de l'accord tripartite, entre l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie qui met un terme au contentieux maroco-espagnol sur le Sahara et décolonise ainsi le territoire en vertu des dispositions de la charte des Nations unies. Recevant, toutefois, trois mois auparavant au Palais du Pardo Kurt Waldheim, alors secrétaire général de l'ONU, Franco déclarait que «si les populations ne veulent plus de l'Espagne, il est clair que l'Espagne doit s'en aller» ! Lâché dans une lassitude peu nuancée, le propos faisait écho, en effet, aux nouvelles plutôt mauvaises en provenance du Sahara que l'agitation gagnait gravement et où la crise devenait chaque jour plus aiguë.
L'obsession d'une Algérie méditerranéenne,saharienne et atlantique
Mais le propos ne tombait dans l'oreille d'un sourd et les dirigeants algériens en font à la fois un argument et un blanc-seing pour, enfin, donner libre cours à leurs ambitions étriquées et découvrir aussi leur vrai visage.
Le gouvernement algérien, qui jusqu'en juin 1975 seulement se disait «intéressé», notamment par la décolonisation du territoire sous les auspices de l'ONU, changeait brutalement de cap fin octobre, après que la CIJ eut donné son avis : il ne ménageait plus désormais son soutien officiel aux mercenaires du polisario, il ne cachait plus son hostilité et son opposition à la perspective d'un désengagement par l'Espagne du territoire. Autant que faire se peut, il s'échinait, notamment aux Nations unies, à user des subterfuges et des manœuvres dilatoires pour entraver tout processus de retour possible du Sahara au Maroc. On pouvait, on devait pourtant – pour peu que l'on prêtât quelque attention à ses louvoiements – deviner la duplicité à laquelle ses membres se livraient. Les logomachies et les sophismes de son représentant à la CIJ nous auraient fourni matière à convaincre ! En 1965, le Maroc avait usé de la légalité internationale en faisant voter une résolution au Comité de décolonisation des Nations unies – le même qui aujourd'hui s'agite dans un bocal – pour exiger de l'Espagne de hâter la décolonisation du Sahara et de Sidi Ifni. En juin 1968, feu S.M. Hassan II, au Sommet de l'OUA réuni à Alger, «proposait de poursuivre le dialogue en vue de convaincre frères et amis de la légitimité des revendications marocaines, dans le cadre des résolutions de l'ONU et de l'OUA». Le climat au niveau des Etats maghrébins semblait d'autant plus favorable que l'Espagne, confrontée à leur «entente» n'avait que le choix cruel : négocier ou raidir sa position.
Cependant, ne mesurant pas que l'entente tripartite n'était qu'un faux mirage, ne réalisant à vrai dire pas encore le jeu apocryphe du gouvernement algérien, le Maroc finira par découvrir et se résoudre à cette pénible réalité lors du Sommet maroco-algéro-mauritanien de Nouadhibou réuni le 14 septembre 1970. Il sera suivi trois ans plus tard, le 23 juin 1973 à Agadir par un autre Sommet du même genre, avec les mêmes acteurs : feu S.M. Hassan II, feu Houari Boumediene et feu Mokhtar Ould Daddah. Les ambitions algériennes se dévoilent, alors qu'en sous-main se fomente l'embrigadement de ce qui deviendra le «polisario» et se déploie déjà une diplomatie hostile. Le Maroc parvient alors à cette conclusion qu'après avoir fait d'énormes concessions aux «partenaires» en question sur d'autres plans, ces derniers persistaient à saboter ses efforts pour récupérer son Sahara, tout simplement parce que la perspective d'un départ de l'Espagne du Sahara laissait, à l'évidence, entrevoir pour eux une autre tentation…Pourtant, réunis à Ifrane en janvier 1969, feu S.M. Hassan II et Houari Boumediène semblaient avoir, à tout le moins sur un plan officiel, aplani le différend maroco-algérien sur les frontières en signant un traité d'amitié en bonne et due forme où l'Algérie s'engageait à appuyer les revendications du Maroc au Sahara. Pourtant encore, lors du Sommet arabe organisé en octobre 1974, Houari Boumediene – le texte de sa déclaration existe dans les archives de la Ligue arabe – a proclamé solennellement devant les chefs d'Etat le soutien de l'Algérie au Maroc pour récupérer son Sahara…
Treize mois plus tard, un accord en bonne et due forme, signé en vertu de l'article 33 de la Charte des Nations unies qui impose aux Etats membres la «négociation directe» pour résoudre tout différend entre eux, est signé entre l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie. C'est le fameux accord tripartite de Madrid, paraphé le 14 novembre 1975 qui applique le principe de décolonisation du Sahara, et qui, un mois plus tard à peine, est entériné par l'Assemblée générale de l'ONU, c'est à dire toute la communauté internationale. Il avait la double dimension de conforter un principe cardinal de l'ONU, celui d'un règlement bilatéral ou trilatéral, ensuite de consacrer le rôle, le poids explicite ou implicite de l'organisation mondiale. Que le gouvernement algérien l'ait contesté ou ne le reconnaisse pas, témoigne encore de sa propension irascible à vouloir régenter la planète, à administrer aux autres des leçons de légalité et de justice, à leur imposer, contre tout bon sens, sa conception unilatérale de l'ordre international. Il oublie, ce faisant, que la libération du territoire algérien en 1962, consécutive au départ de la France, a suivi le même processus de négociations directes, bilatérales et, qui plus est, sans même que l'ONU fût pour une raison ou une autre saisie ou intervenue. Ensuite que si la même négociation franco-algérienne, commencée à Lugrin, achevée à Evian après trois ou quatre mois, en juillet 1962, avait traîné en longueur et en épreuves, ce fut parce que le général de Gaulle ne voulait pas lâcher le Sahara algérien – où étaient, on l'a dit, incorporés les territoires marocains de Tindouf, Béchar, Ijdil, Gara de Jbilet, etc. Mais aussi parce que les négociateurs algériens revendiquaient avec force – ils avaient plus que raison – leur territoire saharien, avec autant de détermination, de conviction et d'attachement que nous autres Marocains l'avons fait pour notre Sahara. Il ne saurait exister, par conséquent, de différence de processus entre la revendication algérienne et la revendication marocaine au niveau des postulats comme à celui du principe de négociation directe dans un cas et dans l'autre. Encore que l'Algérie, à la différence du Maroc, ne s'est pas trouvée confrontée à un «colonisateur» redoutable qui l'a traînée des décennies durant, ne s'est pas trouvée obligée de fournir des pièces historiques, des preuves écrites, des argumentaires, n'a pas été contrainte de passer par le «chemin de croix» du droit occidental, celui de la CIJ…Et in fine, ne s'est pas heurtée à la duplicité d'un Maroc qui ne s'est jamais départi de son soutien solidaire…
Les négociations entre le FLN algérien et les délégués français avaient achoppé en mai 1961 à Evian sur le Sahara algérien et menaçaient même de se rompre. Les délégués algériens, à leur tête Krim Belkacem, n'en démordaient pas, faisaient référence à l'histoire, remontaient jusqu'à la dynastie fatimide : «le Sahara dans l'Algérie ou rien !» soutenaient-ils.
A Jean Daniel,directeur de L'Observateur, ils déclaraient : «Nous ne cesserons le feu que s'il y a accord politique. Il ne peut pas y avoir d'accord politique si le Sahara est séparé de l'Algérie. Donc, s'il n'y a pas d'accord sur le Sahara dans les deux mois, ce sera l'échec.» Bataille d'autant plus rude qu'à la même époque, le gouvernement français avait décidé, dans le cadre du budget de 1962, d'augmenter les crédits d'infrastructures pour le Sahara. Ce qui n'allait pas sans susciter de graves inquiétudes chez les délégués algériens. Une étrange formule était lancée dans la foulée, à laquelle ils s'opposèrent violemment : «le Sahara saharien», mais… «associé à la France», suggérée dans un article du quotidien Le Monde sous la signature de Pierre Viansson-Ponté, le 19 juillet 1961, où il analysait les germes d'une rupture radicale, «prélude, selon lui, à la mise en œuvre du regroupement annoncé par le général de Gaulle, mais bien plus encore à l'internationalisation» (du Sahara).
Plus qu'une menace, un défi que la nouvelle direction du FLN, radicalisée, était appelée à relever. La décolonisation algérienne a été menée avec la puissance occupante, par la voie bilatérale. Tout comme celle Hong-Kong.
Les îles Kouriles départagent dans le Pacifique Japon et Russie, mais l'un et l'autre sont parvenus à un accord. Il reste que l'obstination algérienne, l'ardeur mise à lier le sort du Sahara à celui du territoire, invoquant de ce fait une «Algérie indivise», souveraine dans son Sahara, nous sert à nous autres Marocains de leçon rétrospective, un exemple a postriori…Car, au moment de l'accord sur l'indépendance en 1956 aussi bien avec la France qu'avec l'Espagne, ne nous fallait-il pas radicaliser la revendication sur l'intégralité de nos territoires spoliés ? Une série de questions se posent toujours : quand le Maroc a commencé à revendiquer le Sahara, le polisario n'existait pas, l'Algérie en tant qu'Etat non plus d'ailleurs. Jusqu'à 1973, où se trouvait donc le polisario, peut-on nous montrer ne serait-ce qu'une infime filiation historique, une trace muette de son existence avant 1973 ?
La question se pose encore avec acuité : pourquoi le Maroc est le seul Etat d'Afrique et du monde arabe à subir une décolonisation par étapes, par intermittences dirions-nous, par deux puissances européennes, alors que tous les autres ont recouvré leur indépendance d'un seul tenant ? Pourquoi lui a-t-il fallu négocier avec plusieurs, à tout le moins avec deux interlocuteurs, chacun imposant son propre modus operandi et son style ? Une fois recouvrée l'intégrité territoriale dans les provinces du sud, abstraction de celles du Nord encore sous occupation, pourquoi se heurte-t-il à la mauvaise foi d'une Algérie dont l'obsession affichée est de reprendre ni plus ni moins l'héritage colonial du morcellement du Maroc, à tout le moins la conception de son encerclement à l'est, au sud et à l'ouest ? Comment auraient réagi les dirigeants et le peuple algériens si, d'aventure, le Royaume du Maroc s'était employé en 1956 ou 1962 à se faire le complice de la France dans sa politique saharienne, ou encore à encourager la dissidence au Sahara algérien, entretenant de ce fait un mouvement séparatiste – en l'occurrence les touaregs -, les finançant, les armant et les imposant sur la scène mondiale au nom de «l'autodétermination des peuples» ? Nous disions «l'obsession d'une Algérie méditerranéenne, saharienne et …atlantique» ! En fait, l'histoire nous l'apprend, toute l'affaire du Sahara occidental dans sa dimension controversée, n'a été créée, entretenue, falsifiée que pour déplacer un autre problème, celui des territoires marocains du sud-est, de Tindouf, des frontières contestées sur lesquelles le Maroc a gardé jusqu'ici, inspiré de la sagesse de ses Rois, une discrétion à toute épreuve…
Hassan Alaoui | LE MATIN
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02:55 Ecrit par Maroc pluriel dans Fragments historiques du Maroc, SAHARA MAROCAIN | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sahara, histoire
I. Droits historiques, territoires marocains spoliés et vérités au Sahara : Aux origines du conflit maroco-algérien
Au Collège d'Azrou, devenu Lycée Tarik Ibn Zyad, nous avions tout au début des années 60 un proviseur dont le nom et le destin ne devaient plus jamais nous laisser indifférents. Algérien, il s'appelle Abdellatif Rahal. Il se rendait périodiquement à Ksar Souk (Errachidia) pour participer à des réunions politiques clandestines avec des responsables du FLN qui franchissaient la frontière marocaine au nez et à la barbe des autorités françaises. Car le Tafilalet – de 1954 à 1962 - servait de base arrière aux combattants algériens.Tout comme Oujda où étaient implantés, entre autres, un certain colonel Boukharouba, alias Houari Boumediene, Abdelaziz Bouteflika et leurs compagnons d'armes. «Si Rahal » a regagné l'Algérie indépendante en 1962. Il y réussit une autre carrière : haut responsable au ministère des Affaires étrangères, alors dirigé par Abdelaziz Bouteflika, représentant à l'UNESCO, ambassadeur et représentant de l'Algérie aux Nations unies, notamment dans les années 70-80 , enfin depuis quelques années Conseiller diplomatique du président Bouteflika. Un parcours sans faute, et pour tout dire admirable. Sauf que le même « proviseur » d'Azrou , croisé plus tard aux Nations unies, aux Non-Alignés ou à l'OUA , a été l'un des artisans de la parodie du Sahara.Il est de la génération de dirigeants qui ont fabriqué « l'affaire» et voue une fidélité à toute épreuve à son président. A M. Bouteflika, impétueux ministre des Affaires étrangères, cohiba au bec, revenait l'assaut des forums et des capitales du monde qu'il sillonnait . A l'ambassadeur à l'ONU ensuite, la tâche de répercuter la partition : D'abord, « l'Algérie n'est ni concernée , ni intéressée par le Sahara marocain ». Ensuite, « l'Algérie intéressée » seulement à sa décolonisation avant qu'elle ne devienne au fil du temps « concernée»! Le bureau de Si Rahal était quasiment mitoyen à l'une des classes où « Msieur Arbeille » dispensait son cours d'histoire et de géographie. Règle à la main, survolant une carte fixée aux punaises sur le tableau noir, ce dernier présentait les contrées du sud-est marocain, traçant au-delà de …Tindouf un arc-en-ciel qui longe quasiment Aïn Safra, Béchar, Abadia, Oum Lassel, Tindouf, le Drâa et jusqu'à Smara, Dakhla et…Nouadhibou : «riches en minerais», pérorait-il.La règle glissait subrepticement plus à l'ouest , se posait sur le littoral atlantique : « le Sahara occupé par l'Espagne, d'autres richesses pour le Maroc », soufflait-il. A une encablure, «Si Rahal » pouvait-il entendre le maître de classe déployer si naturellement dans le cadre d'un cours une si évidente et candide vérité ? Quatorze ans plus tard, en 1974, un conflit surgit et nous ramène à une autre vérité, celle du cynisme du gouvernement algérien. Jamais, il n'a été aussi impliqué. La mystification est telle que toute l'histoire du Maroc, la générosité de ses Souverains et de son peuple, leurs convictions et idéaux se heurtent à l'immoralité.La carte de l'Afrique du Nord déploie territoires et colonies, les uns couleur grenadine, les autres couleur jaune ou vert pâle. Ils se confondent dans un dégradé indicible. Pas de ligne de démarcation sur cette vastitude du sud-est marocain, nul tracé frontalier, une épure diluée à peine. A chacun d'y aller de son songe dans le vertige d'une histoire absente, à tout le moins confisquée par le colonialisme, où le conflit latent des frontières s'est habilement nourri du cynisme sur une scène biseautée. C'est la partie à trois qui se joue toujours : «Msieu Arbeille» le Français, « Si Rahal» l'Algérien et nous autres.L'affaire du Sahara marocain a fait de nouveau l'objet d'un examen controversé aux Nations unies. Nos détracteurs, ne cessant d'affûter leurs armes - pour ne pas changer- s'en sont donné à cœur joie, jusqu'à mardi soir où le Conseil de sécurité auquel, à tort ou à raison, quelques-uns croient avoir une fois pour toutes lié le sort de ce dossier, a voté une résolution encourageant une négociation politique. Voilà en effet plus de trente ans maintenant que les gouvernements algériens qui se sont succédé, s'en tiennent invariablement à une position d'hostilité affichée à l'endroit du Maroc, soufflent le chaud et le froid sur l'évolution de cette affaire, disent aujourd'hui une chose et demain son contraire, nourrissent une propagande mensongère où, vérité oblige, la presse algérienne pèche gravement par une méconnaissance ahurissante du dossier du Sahara, se laisse fourvoyer par ses commanditaires, joue le rôle d'apprentis sorciers et, ce qui n'est pas moins tragique, s'évertue à nous administrer des leçons…A vrai dire, depuis 1962, l'essentiel de l'énergie des dirigeants algériens s'est porté de préférence sur une campagne permanente et spectrale contre notre pays. Comme si derrière cette affaire, plus que la légitime récupération par le Maroc de ses provinces, plus que leur décolonisation en vertu du droit international et de l'accord du 14 novembre 1975, il fallait justifier une rivalité régionale que notre pays récuse, il fallait surtout entériner une ambition hégémonique démesurée qu'Alger ne parvient ni à contenir ni à dissimuler. Comme si ensuite notre pays – et la propagande algérienne ne se lasse pas d'entretenir cette image caricaturale - s'apparentait à une puissance en proie à quelque irrédentisme territorial, alors qu'il a été victime des plus grandes et perverses spoliations de son territoire et du plus injuste morcellement que l'histoire ait connu. Comme si enfin, le droit et la légalité historique n'étaient qu'un vœu pieux, à la limite un vain mot que l'Algérie s'autorise à piétiner…L'Etat algérien dans sa splendeur, les instances non gouvernementales et la presse à sa botte n'ont de cesse depuis trente ans d'user infatigablement d'arguments fallacieux, de recourir à des procédés spécieux, de faire feu de tout bois, d'investir non sans fracas les forums internationaux, de l'OUA jusqu'aux Non-Alignés, nourrissant ainsi une rhétorique fielleuse dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle est archaïque et procède d'une récurrente falsification de l'histoire. C'est une curée ininterrompue, ses acteurs essentiels, sa méthode et ses objectifs ne changent jamais, si ce n'est pour se transfigurer et épouser le visage tantôt diabolique, tantôt amadoueur. Si ce n'est aussi pour fourvoyer nos âmes et nous ramener ensuite sur le terrain de la dure réalité : un cloaque de petites lâchetés et d'engagements jamais respectés. Nous nous sommes d'autant plus habitués à cette duplicité érigée en politique d'Etat, que depuis belle lurette, elle ne nous surprend plus à l'amphigouri.
A cela plusieurs conséquences. La perception que l'opinion internationale s'était faite au départ du conflit du Sahara marocain obéissait à un effet de surface, tant il est vrai que la propagande algérienne, véhiculée à grands renforts de moyens par un appareil bureaucratique, à l'insu ou contre la volonté du peuple algérien, s'était soigneusement attachée à déformer sa réalité historique, politique et humaine. Les prétendus arguments exposés à cet égard recouraient jusqu'aux images caricaturales. Dans un contexte marqué par la guerre froide, caractérisé aussi par une rivalité idéologique entre les deux superpuissances que furent la Russie soviétique et les Etats-Unis, on comptait en effet pas moins d'une trentaine de conflits qui embrasaient le planisphère, qualifiés de «conflits par procuration». Ils mettaient aux prises indirectement les deux géants de l'époque. De l'Angola à l'Afghanistan, en passant par le Cachemire ou le Vitenam, du Bangladesh à l'Ethiopie, la guerre froide prospérait sur le terreau des clientélismes que Moscou et Washington entretenaient à tour de bras, échafaudant une sorte de jeu de dominos qui, l'un après l'autre, tombaient au gré de l'un et l'autre protecteur. La division du monde ne se trouvait pas au point de fixation que fut la ville de Berlin coupée en deux, elle était transposée aux antipodes, sur de lointaines latitudes devenues, en Afrique notamment, des théâtres de confrontation par peuples interposés.
On disait que le communisme allait transformer le destin des peuples colonisés et, lui servant de catéchisme, le marxisme-léninisme constituait son bréviaire idéologique. Nombreux furent les pays, à leur tête l'Algérie, qui y avaient opté, récusant violemment le système démocratique, fondé sur le pluralisme et la liberté. Ils avaient, non sans arrogance, institué le parti unique qui souvent s'apparentait à l'autocratie d'un seul homme. De l'autre côté, bien entendu, le capitalisme – disons le libéralisme–, battu en brèches, ne pouvait qu'aller en dépérissant. Car, les Etats qui s'en réclamaient n'étaient pas mieux lotis, à la limite acculés au dilemme «la révolution ou la mort» ! Ils avaient beau vanter, ces libéraux désemparés, le multipartisme, les libertés publiques et individuelles, invoquer la liberté de la presse et l'initiative individuelle.
Cela sonnait pour eux comme une sorte de vox clamantis in deserto…La déferlante révolutionnaire en Afrique, conséquence d'une décolonisation anarchique des années soixante, avait submergé la quasi-totalité du continent, exceptés quelques Etats comme le Maroc, la Tunisie, la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Cameroun, le Sénégal qui pour avoir fait de la démocratie parlementaire et du multipartisme leur modèle politique, n'en étaient pas moins soumis aux sarcasmes des régimes staliniens.
En Afrique, les effets de la décolonisation avaient pris parfois des dimensions sanglantes. Et la rivalité idéologique américano-soviétique traduisait une terrible césure du continent, jetant après les avoir disloqués les peuples dans le piège des guerres civiles. En témoigne dans nos mémoires mal cicatrisées l'exemple du Congo, du Katanga, du Biafra pour ne citer que ceux-ci Le 12 septembre 1974, l'empereur Hailé Sélassié d'Ethiopie était destitué, avant d'être assassiné dans sa prison, une année plus tard, par un groupe de militaires, à la tête desquels se trouvait un certain colonel Mengistu Hailé Maryam, dictateur de pacotille érigé en Négus Rouge qui avait instauré la terreur d'Etat. Il s'était fait ensuite une spécialité : éliminer, après les avoir torturés, des centaines de milliers d'Ethiopiens au motif que la «révolution communiste» imposait une purification.
Pis : les combattants indépendantistes de l'Erythrée, province fédérée de force à l'Ethiopie en 1952, se réclamant du même marxisme-léninisme que Mengistu, accrochant dans leurs grottes les portraits de Lénine et du « Che», étaient littéralement massacrés par le dictateur. La solidarité internationaliste était, pour le moins, sacrifiée aux folies des grandeurs d'un potentat qui, comble de l'hypocrisie, réclamait à cor et à cri l'autodétermination en faveur des «Sahraouis», mais la combattait farouchement, la refusait chez lui pour les Erythréens… Avant-poste du pseudo-communisme en Afrique, le régime de terreur de Mengistu inscrivait avec cynisme sur son fronton la devise de «l'internationalisme prolétarien», tout en écrasant sous sa férule des milliers d'opposants et en chassant d'autres aussi.
Il servait de base aux légions et aux milices armées de Fidel Castro, s'opposait avec obsession au Maroc au sein de l'OUA et de toutes les autres instances et, se faisant l'écho d'une Algérie que rien ne retenait, proclamait son indéfectible soutien à la pseudo «république sahraouie».
On opposait de manière rédhibitoire les «régimes capitalistes» aux «régimes révolutionnaires», ceux-ci ne cessant constamment d'avoir le vent en poupe, nous serinant dans le même registre des logomachies révolutionnaires sur la monarchie marocaine qui comptait ses derniers jours.
A telle enseigne que le colonel Boumediene, baignant dans l'euphorie, s'était cru acculé dès la fin de 1963 à lancer cette incartade, que « la révolution algérienne ne saurait se limiter à ses frontières, pas plus que celle du président Nasser. Faute de s'étendre, elle périrait étouffée»…On eut dit Franz Fanon, la faconde poétique en moins! Quelques années tard, nous étions de fait conviés à prendre la réelle mesure d'une telle litanie aussi péremptoire qu'extravagante…Et c'est peu dire qu'aux yeux des dirigeants algériens, prosoviétiques jusqu'au bout des ongles, le Royaume du Maroc ne pouvait être au mieux qu'un Etat aligné sur l'impérialisme américain, une «monarchie féodale», condamnée à périr, qu'il fallait à tout prix combattre au nom de la révolution et…du principe de l'autodétermination des peuples.
Les soubassements historiques
Autant dire, en effet, que la perception du monde en cette époque obéissait à une vision manichéenne. Le conflit du Sahara non seulement n'y échappait guère, mais en illustrait la tragique dimension. Il dévoilait en plus la face cachée, immergée de l'iceberg : à savoir – et ce n'est pas un vain mot – l'expansionnisme rampant d'une Algérie portée sur les fonts baptismaux d'un tiers-mondisme aux teintures «révolutionnaires». Que les lecteurs nous pardonnent de leur avoir infligé ce préambule, nécessaire à la compréhension du contexte historique dans lequel l'affaire du Sahara a été fomentée et créée ex nihilo.
Ceci étant, un tel aspect ne saurait à lui seul déterminer le cours qui en est devenu par
la suite la ligne de force. Ni suffire non plus à expliquer la causalité et l'enchaînement des péripéties d'une affaire qui se résume, quelle que soit la position par laquelle on l'aborde, à un seul principe : le dépeçage du Maroc dans ses territoires et ses frontières.
Il y a un siècle, à la faveur de la Conférence d'Algésiras organisée en 1905-1906, douze pays européens - rien que cela !- dont la France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie en présence de la Russie tsariste, s'étaient évertués à le morceler avec un appétit vorace. Ils lorgnaient sur ses confins qui s'étendaient alors à de lointaines extrémités méridionales, jusqu'en Mauritanie. L'appellation officielle «empire chérifien», confortée par les puissances européennes, correspondant bel et bien à une configuration géopolitique, nourrissait à l'envi admiration et convoitises. D'ailleurs, la même conférence d'Algésiras n'avait-elle pas reconnu officiellement - comme les documents le prouvent - l'intégrité territoriale et la pleine souveraineté du Maroc ? Or, cinquante ans après, à la Libération en novembre 1955, quelle ne fut immense l'injustice ainsi faite : par la volonté du colonisateur, les mêmes territoires du Maroc étaient «carottés» de plus que de moitié, tracés et remodelés sur une carte au bon vouloir de tel ou tel officier de la «coloniale», cédés impunément à l'Algérie. Le Royaume qui rayonnait treize siècles durant sur l'Afrique du nord, dont les bâtisseurs almoravides et almohades du XIème et XIIème siècle, sâadiens et alaouites avaient réussi à étendre l'influence jusqu'aux confins mauritaniens, l'Etat souverain ensuite qui n'a jamais été défait par qui que ce fût, qui à la différence de l'Algérie et de la Tunisie, a stoppé nette la vague conquérante des Ottomans venus de Turquie, s'est retrouvé subitement en 1956 rétréci et réduit à une peau de chagrin.
Il avait subi les assauts de toutes parts, depuis des siècles bien sûr ; mais à partir de 1904, précisément, ce sont les gouvernements français, espagnol, anglais et allemand qui jettent leur dévolu sur un Maroc qui, comme l'a écrit le professeur Charles Zorgbibe, président du Centre de politique internationale de la Sorbonne, «constitue depuis l'expulsion des Maures d'Espagne, une sorte de terre promise dans le subconscient collectif espagnol». En 1902, dans le sillage d'un accord précédent signé en France et Espagne, décident de jeter les bases de l'occupation et du partage du Maroc, et afin de consoler les autres pays européens, elles prennent soin d'indiquer dans un accord que Tanger serait une «place internationale», ce qui ne calmera tout de même pas la colère de l'empereur allemand ( Kaiser), Guillaume II, désireux de participer au partage du «gâteau», mais floué et contraint à titre de compensation de se contenter du Togo. La conférence d'Algésiras a concédé ainsi le Nord et le sud du Maroc à l'Espagne, ensuite le centre, le sud-est et le littoral atlantique à la France qui, le 30 mars 1912, par le biais du Traité signé à Fès avec le sultan Moulay Hafid, impose le protectorat et confie sa gestion au général Hubert Lyautey.
En fin de compte, les puissances qui participent à la conférence d'Algésiras en 1905, notamment la France et l'Espagne, sont parvenues, rivalités et subterfuges aidant, à la conquête «légalisée» du Maroc par un acte léonin, sur la base d'un partage en zones d'influence. Or, elles n'ont pas trouvé un pays en déshérence, mais une nation et un peuple, plus que cela : une conscience identitaire et homogène. Elles ne se sont pas heurtées à un vide territorial, étatique et humain. Autrement dit, au moment de sa colonisation par les deux pays, le Maroc n'est pas, tant s'en faut, un res nullius…Et ses frontières, notamment méridionales – comme les documents historiques gardées encore par la France et l'Espagne en témoignent - s'étendent au-delà du Sahara et de Tindouf, et son influence couvrait jusques y compris la Mauritanie et Tombouctou. Des documents, rapportés par Mohamed Boughdadi, historien et ancien officier au Sahara, nous indiquent qu'en 1591 déjà, «le sultan sâadien Ahmed al-Mansour Eddahbi se déplaça à Tinbouctou (Tambouctou). Il y nomma ses caïds, ses cadis et ses ouléma. Il dota L'Haj Jeddour, pacha de la ville de tous les moyens et y demeura plus de deux mois. Il y reçut quatre ambassadeurs venus des pays soudanais voisins, l'un d'entre eux, dépêché par le roi des Songhays, demanda au sultan Ahmed al-Mansour de mettre à sa disposition des ouléma afin de conforter l'islam dans son pays» (Le Conflit saharien, une nouvelle lecture, Ed. Arrissala, 2001).
En 1974, d'ailleurs, lorsque se posera la question au plan juridique de la marocanité du Sahara occidental, notre pays fournira les pièces historiques et juridiques accablantes. La Cour internationale de justice (CIJ), saisie quelques mois auparavant par les Nations unies à la demande de feu S.M. Hassan II, avait eu à répondre, entre autres, à la question de savoir si le territoire, au moment de sa colonisation, était terra nullius ? C'est-à-dire vide et inhabité ! Ensuite quels étaient les liens entre le Maroc et les populations du Sahara. Des preuves confortant la marocanité de ces territoires, il en existe en très grand nombre, même si le droit international, inspiré d'une conception «positiviste» de Hugo Grotius, croit nécessaire d'instaurer l'esprit critique puisé dans une tradition occidentale. Ce sont des questions épistémologiques incontournables que des esprits raisonnables, férus d'équité ne peuvent occulter: Oui ou non l'histoire a-t-elle une prééminence, notamment lorsqu'elle s'appuie sur des pièces à conviction, comme les traités, les dahirs, qui ont tous valeur juridique ? Et que le colonisateur non seulement a pris en compte, mais dont il a aussi perpétué la tradition ? Vers la fin du XVIIème siècle, le Sultan Moulay Ismaïl – intronisé à l'âge de 26 ans en 1672 - a nommé ses propres fils à la tête de différentes régions sahariennes : Moulay Chérif gouvernait le Souss jusqu'à la Mauritanie, appelée alors Chenguit et Moulay Mansour ( décédé après et remplacé par son frère Moulay Youssef) les régions de l'est, qui s'étendaient de Sijilmassa jusqu'au Toumbouctou en passant le Touat…Le même Touat où Moulay Ismaïl toujours a présidé une commission mixte maroco-turque destinée à fixer la frontière entre les deux empires, le Maroc et la Turquie, celle-ci occupant à cette époque tout le monde arabe, excepté le Royaume du Maroc. Or le traité ainsi paraphé en 1679 intègre Tlemcen, la Saoura, Aïn Salah, Aïn Safra, Tindouf ( appelée Tindifis) dans la souveraineté marocaine.
C'est dire que la réponse de la CIJ le 15 octobre 1975, quand bien même elle tend à une prudence ambiguë, a été d'autant plus claire et cinglante qu'elle mettait en évidence les liens juridiques et historiques des provinces sahariennes avec le Maroc. Il n'est pas jusqu'à des juristes connus et peu portés à une quelconque sympathie pour le Maroc, comme Maurice Flory, qui n'en convenaient pas. En témoigne un texte publié en 1975 dans l'Annuaire français du droit international (AFDI), sous le titre «L'Avis de la CIJ sur le Sahara occidental» (page 272) où, analysant la situation des territoires dans leur rapport à l'Etat, évoquant à titre d'exemple le cas de «L' Etat-nation type et stable» comme la France, il souligne que «l'inquiétude actuelle, il faut la chercher du côté des Etats nouveaux qui n'existaient pas avant la colonisation». Et Maurice Flory, du haut de son panthéon juridique d'ajouter: «L'expression d'Etat importé indique bien leur fragilité. Il ne faudrait pas en déduire comme on l'a fait au XIXè siècle que le colonisateur n'avait trouvé à son arrivée qu'une terra nullius. La Cour internationale de justice dans son avis sur le Sahara occidental a montré qu'existaient alors d'autres formes d'organisation du pouvoir…». A l'aune de ce jugement pertinent, nous souscrivons d'emblée à la démonstration historico-juridique que nos détracteurs ne peuvent, évidemment, que récuser. Plus loin, il n'en poursuit pas moins avec la même rigueur : «Le caractère artificiel et importé des frontières coloniales a été fréquemment souligné et dénoncé». Quelques lignes plus loin, il s'évertue à rappeler, avec une dialectique qui renforce a contrario son argumentation, «qu'il est frappant de constater qu'une des premières résolutions de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) par ses Etats membres a été le ralliement à l'uti possidetis, c'est-à-dire au statu quo territorial laissé par le colonisateur».
Faut-il rappeler que sur ce point précis, le Royaume du Maroc, en signant la charte de l'OUA en 1963, avait expressément fait adopter une clause de sauvegarde, une manière de contestation officielle dont les documents de l'organisation panafricaine portent toujours la marque ? A savoir qu'il ne reconnaissait pas les «frontières héritées du colonialisme», qu'il rejetait fermement le concept «d'intangibilité des frontières», contraire ô combien ! à ses intérêts, et qu'il se réservait, par conséquent, le droit et le pouvoir le moment venu de poser le problème de ses territoires sous domination coloniale ou, mieux encore, les territoires du sud est, de Touat jusqu'à Tindouf, que la France avait délibérément octroyés de facto à l'Algérie. Les frontières contestées forment, en effet, comme une demie-boucle, un arc-en-ciel constitué de centaines de kilomètres, longeant à partir de Teniet Sassi à côté d'Oujda les oasis de Touat, Saoura, Béchar, le plateau de l'Iguidi, Tindouf, l'Adrar jusqu'à Dakhla. Depuis des siècles, ces contrées font partie du territoire du Royaume du Maroc, jusqu'à l'année 1962, où ils furent annexés par la France et octroyés à l'Algérie. Toutes les cartes géographiques de l'époque, toutes les archives militaires consignées par la France au Château de Vincennes, à Fontainebleau ou ailleurs, de nombreux documents officiels et officieux, le dictionnaire Larousse en témoignent avec limpidité.
A la proclamation en 1963 par l'OUA du fait accompli frontalier, le Maroc opposa son droit à parachever son intégrité territoriale. Mais, faisant bon cœur contre mauvaise fortune, il réaffirma aussi qu'il n'engagerait de pourparlers sur ses territoires encore spoliés et sur ses nouvelles et définitives frontières qu'avec le gouvernement de l'Algérie libérée. En un mot, on ne le dira jamais assez, il subordonna ses propres intérêts à la fraternité maroco-algérienne. Acculée à quitter en définitive l'Algérie, à abandonner ses rêves nucléaires et ses mirages énergétiques dans le Sahara, la France proposait pourtant au Maroc de récupérer ses territoires spoliés.
Feu S.M. Mohammed V, que la mort avait emporté avant même qu'il n'ait pu régler le contentieux frontalier, opposait une fin de non recevoir catégorique aux autorités françaises qui, lors des négociations de la Celle Saint Cloud à l'automne 1955, lui proposaient de fixer le tracé des frontières aux confins sahariens, de manière à trancher définitivement le problème et éviter toute contestation ultérieure. Il s'agissait de restituer un chapelet de territoires du sud-est marocain que notre pays revendiquait avec insistance des années avant que l'Algérie ne devînt un Etat, quand elle n'était encore que «département français» au même titre que la Martinique, la Guadeloupe…Ces territoires contestés, la France les avait l'un après l'autre arrachés au Maroc et incorporés manu militari avant et après l'institution du protectorat en 1912, suivie d'une campagne de conquête militaire rampante et violente, appelée «pacification»…Nous sommes ici au cœur du problème que la colonisation a crée, et qui ne manquera pas de resurgir quelques décennies plus tard, avec son cortège de frustrations et d'animosités nationales. Nous sommes en effet confrontés à un nœud gordien insurmontable qui, pour avoir dans un premier temps mis face à face la France et le Maroc, s'est déplacé ensuite, à partir notamment de la libération de l'Algérie en 1962, pour nous opposer à celle-ci. L'Algérie indépendante, au combat de laquelle le peuple marocain avait consenti d'énormes sacrifices, a hérité de territoires marocains qui ne lui reviennent pas. Le dire, ce n'est pas sacrifier à un irrédentisme belliqueux, ni non plus céder à un quelconque révisionnisme ou à un négationnisme revanchard. C'est simplement rétablir une vérité historique, c'est rendre justice à la loyauté du Maroc d'avoir placé en avant la solidarité avec le peuple algérien, quitte à mettre en veilleuse – ce qu'il a d'ailleurs fait – ses propres revendications territoriales.
Depuis l'instauration du protectorat en 1912, c'est un rouleau compresseur qui a été déployé au Maroc à partir du territoire algérien, colonisé en 1830. Les armées françaises avaient opéré leur pénétration à partir de l'est, en connivence par moments avec les Espagnols dont l'occupation était à l'œuvre au Sahara occidental notamment. C'est le 29 décembre 1899 que la fameuse mission Flamand, venue de l'Algérie, s'empare de Aïn Salah, ensuite une année plus tard des oasis du Touat. D'autres troupes, notamment la colonne Bertrand prennent d'assaut Gourara. Voici comment «L'Histoire des colonies françaises», tome II, chapitre 1, intitulé La Renaissance française, décrit cette période: «La pénétration saharienne (par la France), si longtemps interrompue, marche à pas de géant dans les premières années du XXème siècle. La période de 1900 à 1912 est, à cet égard, absolument décisive. C'est à ce moment que l'empire français d'Afrique se constitué véritablement, que ses divers tronçons se soudent, que la questionne saharienne se règle, que le problème marocain enfin reçoit la solution qu'exigeaient nos intérêts africains»!...Voici une proclamation officielle qui, c'est le moins que l'on puisse dire, nous laisse ébaudis. Mais elle nous éclaire, cependant, sur la place qu'occupe alors le Maroc, évoqué comme un «problème» dans l'échafaudage colonial de la France. Nul autre pays n'est cité ou invoqué dans ce texte, tant il est vrai qu'il n'a jamais été autre chose qu'un Etat constitué, un «empire chérifien» qui ne cesse d'attiser les convoitises impérialistes… France et Espagne avaient signé en 1904, après ceux des années précédentes, l'accord secret sur le «partage de l'empire du Maroc», avant même que la Conférence d'Algésiras et le protectorat ne procèdent au morcellement de notre pays. La «pacification» armée du Sud-est marocain par la France a duré, cependant, plusieurs années et a atteint sa dimension paroxystique vers les années trente. Un événement de taille va pousser un peu plus en avant ce qu'on a appelé «l'organisation administrative et militaire par la France dans ces confins du sud-est marocain»: le guet-apens tendu le 8 décembre 1928 à Jbel Aghlal, non loin de Beni Abbès et de Béchar par la tribu Aït Hammou au colonel Clavery qui provoqua la mort immédiate de celui-ci, ainsi que celle de ses compagnons, soit trois hauts officiers. Le jour même de sa disparition, le colonel Clavery est promu général de brigade…Opérations de reconnaissance, expéditions, conquêtes en tous genres, à vrai dire la pénétration française dans ces contrées où les limites du territoire n'existent pas, mais se volatilisent avec le vent et les sables, s'est prolongée des années durant, non sans se heurter à une résistance sourde, parfois spontanée et violente des populations. Le 3 février 1930, soucieuse de prévenir les attaques nationalistes et «sécuriser» ces régions, la France promulgue un décret qui institue une «zone militaire sur les confins algéro-marocains». Son objectif ? Assurer la sécurité des patrouilles qui opèrent désormais ouvertement pour la «pacification» du Sahara, justifier aussi l'occupation armée sur le plan administratif. En réalité, il s'agit ni plus ni moins d'encadrer militairement les confins, avant d'entamer leur exploration. La vérité, c'est que l'incident qui a coûté la vie au général Charles Amédée Clavery, rapporté par son propre fils Edouard dans un livre où il décrit au passage «la visite d'inspection dans le sud-est marocain» par son père – reconnaissance implicite et naturelle - a incité les autorités française à créer une zone militaire, placée naturellement sous le contrôle du Maroc. Détail significatif, parce qu'il met en évidence, presque par inadvertance, des éléments administratifs et humains qui attestent à n'en pas douter de la marocanité et de l'unité géopolitique, jamais contestée de ces territoires. Et à laquelle le gouvernement français commence par attenter au motif qu'il entreprend sa réorganisation administrative et territoriale, alors qu'il conçoit simplement le projet d'une délimitation sur un périmètre qu'il vient de s'approprier aux dépens du Royaume dans le but de former plus tard ce qui deviendra le Sahara français… En fait, depuis l'accord de Lalla Maghnia, signé entre la France et le sultan Moulay Abderrahman en mars 1845, après que le Maroc se fût porté militairement au secours de l'émir Abdel Kader dans la bataille d'Isly, une seule et unique frontière a existé depuis lors entre l'Algérie française et le Maroc, celui-ci ayant été contraint d'offrir à la France des «territoires en compensation». Fluctuante au gré des vainqueurs, la nouvelle frontière se situait entre le 280 et le 310è degrés de latitude nord. Elle part de la Méditerranée, va de l'embouchure du Kiss, située près de Saïdia (appelée autrefois Port Say, du nom du lieutenant français Jean-Baptiste Say, venu en 1906 d'Algérie avec ses troupes investir la région) jusqu'à Taniat Sassi, soit quelque 150 kilomètres seulement. Au-delà, c'est la plongée dans le désert. Rien n'a été défini, rien non plus n'a été tracé ni non plus jamais fixé, si ce n'est la multitude de petites cartes crayonnées en épure, que des militaires français se sont amusés à bricoler au gré de leurs incursions, de leurs mésaventures dans des territoires aussi vastes et vides que la lune, par eux parcourus et sillonnés en long et en large…
C'est l'époque où, mettant à profit l'anarchie ( blad As-siba ) suscitée après la mort du Sultan Moulay Hassan 1er en 1894, les troupes françaises accélèrent leur pénétration à partir d'Oujda dans les territoires du Sahara marocain oriental…Elles se heurtent alors en 1899 à la résistance farouche des hommes du Caïd al-Mokri près de Aïn Salah. Elles sont combattues ensuite dans le Touat par les habitants mobilisés par le pacha Idriss. En 1900, les mêmes troupes françaises, dirigées par les colonels Bertrand et Menestrel, équipées d'armes modernes, s'emparent de l'Igli, de Lemtarfa, Saoura et Touat. Une portion du Maroc est ainsi mise sous leur coupe. Comment dire alors ? Occupations, annexions, pénétration pour invoquer une lexicologie militaire en cours, «pacification», n'est-ce pas ? Armée et violente néanmoins. Le plus grave, c'est que 60 ans plus tard, la responsabilité du gouvernement français a failli. Elle s'est dérobée, laissant comme une bombe à retardement, mettant face à face deux Etats indépendants, l'Algérie et le Maroc qui se regardent depuis lors avec méfiance comme deux chiens de faïence…
Pour revenir au fameux décret du 3 février 1930 sur l'organisation des «confins sahariens» algéro-marocains, il transfère tout simplement les attributions de pouvoir jusque-là détenues par «le gouverneur général à Alger», au «Commissaire Résident général de France à Rabat». Ce déplacement institutionnel a valeur de symbole : la «gestion» des confins sahariens revient désormais de facto au Maroc, et pour cause ! Toutes les activités dans ces territoires, allant de Taniat Sassi, près d'Oujda, jusqu'à Tindouf, en passant par Hassi Beida, Tinjdoub, Souara, Gourara, Touat, Kenadsa, Béchar, Tabelbala, Zegdou, relevaient de toute évidence des autorités marocaines – comme en témoignent des milliers de documents détenus, on l'a dit, par le gouvernement français. Ces territoires, étalés sur des centaines de kilomètres du nord au sud, après les avoir spoliés au Maroc, arrachés à «l'Empire chérifien au profit de l'Empire français», après les avoir triturés, refondus aux bons vouloir d'un mystérieux officier colonial qui s'est découvert un beau matin, on l'imagine, une vocation de «tailleur» de cartes sur mesure, la France les a simplement offerts à l'Algérie en 1962. Ces provinces étaient rattachées soit à Marrakech, soit à Agadir pour ce qui est de Tindouf. Mieux, les cartes d'identité des habitants de ces régions étaient celles du protectorat français au Maroc, les troupes militaires levées à Saoura, Tindouf et Labadla n'étaient autres que les Goums marocains, la monnaie qui circulait de Smara à Tindouf était à l'effigie du Roi du Maroc, au nom duquel, au surplus, la prière ( al-Khoutba ) dans les mosquées était dite aussi…
Après leurs raids sur Saoura, Kenadssa, Bechar, Beni Ounif, Touat, Tabelbala et Zegdou, après s'être confrontées aussi à une implacable résistance, les troupes motorisées des généraux Georges Catroux (Commandant de la région de Marrakech), Henri Giraud et du colonel Trinquet, se sont emparées enfin de Tindouf en mars 1934.
Ils avaient l'impudence de le faire au nom du sultan, invoquant le traité de protectorat de 1912 qui fait à la France obligation de «défendre l'intégrité territoriale du Royaume». L'occupation de Tindouf constitue une blessure, parce que cette ville fondée dès le XVIème siècle sous l'appellation Tindifis, disparue ensuite, avait pour vocation d'être le centre-relais à des caravanes de commerce. Elle fut relancée et reconstruite en 1850 sur instructions du Roi Moulay Abderrahman par un Marocain du nom de Lemrabet ould Lâamach, à qui le Souverain accorda toute l'aide nécessaire, en moyens financiers, maçons et artisans en bâtiments qui ont permis d'élever une nouvelle cité sur les collines, comprenant tout de suite une mosquée, une école (medersa), un marché (souk) et un caravansérail. Ville commerciale, cité florissante, carrefour d'échanges aussi, Tindouf dépendait alors du Khalifa de Tafilalet. Jusqu'à l'année 1962, nous apprenions dans les cours de géographie qu'elle était marocaine…
Avec Smara, elle aura constitué deux grands axes civilisationnels, le prolongement du Maroc historique et ethnico-géographique.Tant et si bien qu'un certain André Barrière, lieutenant de son état, après avoir fait une incursion de reconnaissance à Tindouf en 1925, découvre, comme le rapporte l'historien militaire Mohamed Boughdadi, une cité désertée. Dans le message qu'il rédige à sa hiérarchie, il la décrit en tant que «ville marocaine en miniature, tant ses mosquées, ses minarets et ses constructions sont bien décorées par les mains expertes des artisans venus de Marrakech et de Meknès. Elle est gouvernée par le Makhzen du Sultan du Maroc».
Mohamed Mâazouzi, historien des frontières méridionales du Maroc rapporte, quant à lui, ce témoignage du Bulletin du Comité de l'Afrique française, rédigé en mai 1934, c'est à dire juste après la prise de Tindouf : «A peine Tindouf occupée et la liaison militaire accomplie à El Guerdane que le dynamisme marocain s'affirme à nouveau. Un comité privé, constitué à Casablanca a pris l'initiative d'étudier l'établissement d'une liaison économique Maroc-Soudan. Si l'on voit comment, au Nord se jalonnera l'itinéraire Casablanca-Tindouf malgré deux variantes admissibles, soit par Agadir, soit par Marrakech Tazenakht, à partir de Tindouf vers le sud, les idées sont moins précises. La vieille route des caravanes, celle de l'expédition sâadienne suivie par Jouder ( Le pacha Jeddour nommé par le sultan sâadien à Tombouctou ) sera-t-elle ouverte ?». Ce témoignage français se suffit à lui-même et parle à lui-même. Il corrobore une réalité historique intangible.
Tindouf, le nouveau mirage
Reprise de nouveau en mars 1934, elle ne quittera plus le giron administratif français avant d'être annexée arbitrairement à l'Algérie indépendante en 1962. Sans doute, faudrait-il rappeler que le Maroc a commencé à revendiquer à la France et à l'Espagne ses territoires de Saoura, du Touat, de Tindouf et du Sahara occidental dès le début des années cinquante. A cette époque, l'Algérie en tant qu'Etat n'existait pas, encore moins la notion de «peuple sahraoui» ou sa créature le «polisario» dont on ne cesse aujourd'hui de nous rebattre les oreilles.
En janvier 1953, un rapport militaire français signalait un important soulèvement populaire à Tindouf et dans les localités avoisinantes de Tinfouchi et Labadla. Les manifestants dénonçaient le complot qui se tramait contre S.M.
Mohammed V, poussé à l'exil 7 mois plus tard par le général Guillaume et brandissaient des drapeaux marocains et des portraits du Roi. Comme après le discours prononcé à Tanger par feu Mohammed V, l'insurrection des populations de Tindouf, exprimait surtout leur attachement au Roi et au Maroc, mais suscitait aussi une peur panique chez les autorités du protectorat.
Les manifestations ont été matées, et les protestataires emprisonnés ou exilés. Jusqu'au 5 juillet 1962, c'est-à-dire l'indépendance algérienne, la ville de Tindouf est demeurée marocaine, rattachée notamment à Agadir, au même titre que Bir-Moghrein (autrefois Fort Trinquet) en Mauritanie.
L'armée française, contrainte de la quitter en vertu des accords d'indépendance, les forces algériennes s'y sont installées de facto, le Maroc protestant vainement de toutes se forces devant un fait accompli aussi sournois. Le gouvernement français avait en tête, on l'a dit, de mettre sur pied un territoire au Sahara indépendant de l'Algérie, il a nié et combattu toutes prétentions territoriales de l'Algérie sur le Sahara. Il s'est efforcé ainsi à maintenir un tel statu quo jusqu'au départ de la France en 1962, qui s'est fait au plus grand bénéfice territorial de l'Algérie indépendante et au plus injuste et léonin détriment du Royaume du Maroc.
Ce dernier, tout à sa stupeur, commence alors à voir s'envoler ses territoires l'un après l'autre et, à terme, à s'étonner de découvrir – c'est l'affaire du Sahara occidental – que les dirigeants algériens nourrissent en somme d'autres convoitises et d'autres prétentions territoriales à l'ouest…
La fin de la Deuxième guerre mondiale en 1945 et la reconstruction de la France à partir des années cinquante, éclipsent provisoirement les problèmes de «l'empire français».
Les regards se sont focalisés sur le développement, les débouchés et l'approvisionnement en matières premières. Si le gouvernement français met en veilleuse la question des colonies – dont les peuples se réveillent à une conscience politique – c'est pour mieux les voir resurgir plus tard. En 1952, un géologue français fait la découverte sensationnelle d'un important gisement de minerais de fer à Gara de Jebilat, située à plus de 100 kilomètres au sud-est de Tindouf.
Le gouvernement français réalise immédiatement la mesure des nouveaux enjeux économiques et stratégiques, car le nouveau gisement vient compléter celui de Fort-Gouraud ( Zouerate), déjà abondamment exploité par la MIFERMA ( Société franco-mauritanienne créée à cet effet ), devenue la SNIM. Accompagné de proclamations triomphales, un véritable frisson d'engouement traverse alors la métropole.
Il convient de préciser à ce niveau et à cette étape de l'histoire de l'occupation coloniale, que la France à lancé le projet en 1952 de création d'un ensemble saharien dans les «confins algéro-marocains», comprenant les territoires marocains du sud-est et le Sahara algérien.
Cet ensemble, dont les contours sont tracés par les états-majors militaires, serait alors devenu un territoire entièrement détaché aussi bien du Maroc que de l'Algérie, il serait d'autant plus soustrait à leur souveraineté, d'autant plus autonome qu'il ne relèverait que de la seule administration française jusque-là promise à y régner ad vitam aeternam…Ce territoire a été baptisé Sahara français…Les ressources énergétiques, en hydrocarbures, en gaz et en fer, convoitées au nom d'une féroce compétition économique au niveau européen et mondial, éloignent encore pour quelques années aux yeux des dirigeants français la perspective d'une décolonisation et d'un retrait de la région. Lorsque la France quittera l'Algérie en 1962, le Sahara central servait encore de terrain d'essai aux expériences nucléaires françaises.
Or, les territoires arrachés dès 1900, grignotés ensuite au fur et à mesure au Maroc, étaient englobés dans un vaste no man's land qui forme un losange éventré et s'étend de la Mauritanie jusqu'au Hoggar algérien, ensuite du Tafilalet jusqu'au Ghadamès et le Ghât à l'est, comprenant aussi le Soudan français devenu le Mali, le Tchad et une partie importante du Niger. Taillée à la serpe par un lumineux officier de l'état-major colonial, notamment à ses limites sud-ouest et sud-est, la carte officielle de l'Algérie après 1962 s'éclate sur ses interminables 2.380 000 km_, plus vastes encore que la République démocratique du Congo (RDC).
Quelques mois avant l'indépendance de l'Algérie, soit le 5 juillet 1961, le président du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne),Ferhat Abbès, accompagné d'une délégation où figurait Benkhedda, se rend au Maroc où il est reçu par Feu S.M. Hassan II.
Si l'entretien se déroule dans le cadre de la journée de soutien au peuple algérien que le Maroc organise, il est aussi, il est surtout dominé par les questions de frontières. C'est alors que le Souverain réaffirme la même position que celle de son défunt père, feu Mohammed V, selon laquelle «le Maroc ne discutera le problème des frontières du sud-est, qu'avec les frères algériens, une fois l'Algérie libérée», excluant toute négociation avec la France, même si celle-ci l'y convie avec insistance.
Dans l'esprit de S.M. Hassan II comme dans celui de Ferhat Abbès, les choses étaient limpides : l'Algérie devait récupérer la partie du Sahara qui lui revient et le Maroc ses territoires spoliés, comme Tindouf, Bechar, Saoura, Touat, Gourara, Tidikelt, etc…
SOURCE : Hassan Alaoui, le Matin 02.11.2006
Suite : 2éme partie
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mardi, 31 octobre 2006
QUAND LES EUROPÉENS SE DISPUTAIENT LE MAROC
Charles Zorgbibe*
Lors de son apparition en France, dans les années 1890, le parti colonial ou « coloniste » est moins une organisation structurée qu’un conglomérat de groupes et d'associations, comme le Comité de l'Afrique française, fondé en 1890 par d'Arenberg, directeur du Journal des Débats, suivi de comités parallèles pour l'Asie et l'Océanie françaises, pour le Maroc et Madagascar. Les buts affichés sont les mêmes : recueillir les fonds nécessaires aux missions d'exploration, encourager les études et recherches et, surtout, développer l'information et la propagande. Parmi les administrateurs de ces groupements, on trouve les représentants des grands intérêts liés à l'outre-mer, comme le Canal de Suez, les chambres de commerce de Lyon et de Marseille, les banques, mais aussi des officiers, des marins, des universitaires ou des écrivains « coloniaux ». À côté de ces « comités » émerge, en 1893, le puissant syndicat des « maisons françaises ayant des intérêts aux colonies », à savoir l'Union coloniale française, gérée par Charles Roux, administrateur de la Banque de France et du Canal de Suez, président de la Compagnie transatlantique, et par l’administrateur de la Banque Perrier, Mercet. Un an plus tôt, en 1892, était créée la branche parlementaire du mouvement « coloniste », le Groupe colonial de la Chambre, auquel est associé le nom d'Eugène Étienne. Député d'Oran et membre de l'entourage immédiat de Gambetta, il est sous-secrétaire aux colonies de 1889 à 1892. Théophile Delcassé, député de l'Ariège, apparaîtra rapidement comme son « leader en second ». Les deux hommes partagent la même fidélité envers Gambetta. Ce dernier ne fut-il pas le vrai fondateur du parti colonial ? Dès son discours d'Angers, le 7 avril 1872, il s'était prononcé pour l'expansion outre-mer, « pour le rayonnement dans la vie du dehors », car, « si cette vie s'arrêtait, ç'en serait fait de la France ». Et c'est lors de la constitution de son gouvernement, en novembre 1881, que fut créé un sous-secrétariat aux colonies, aux lieu et place d'une simple direction du ministère de la marine ou du commerce.
Dans son essai sur les Mythes et réalités de l'impérialisme colonial français[1], Henri Brunschwig montra comment le groupe colonial, fort de 91 membres à sa création, regroupait toutes les tendances politiques : deux tiers d'hommes du centre, les « républicains ministériels » – qu’ils soient « de gauche », « progressistes » ou républicains tout court – mais aussi, à l'extrême gauche, une dizaine de radicaux et, à droite, des partisans de Boulanger, des conservateurs classiques ou encore des monarchistes, opposants de l'intérieur mais heureux de s'associer à l'expansion de la nation. La doctrine de l'impérialisme colonial n'est le monopole d'aucune famille politique : c'est là une constante de la Troisième République. Raoul Girardet[2] a noté qu'en 1874, c'est un député d'extrême gauche qui demande à la Chambre de rendre hommage à la mémoire de Francis Garnier, lequel appartenait à une famille de stricte obédience monarchiste.
Le « parti colonial »
Le « parti colonial » – terme utilisé pour la première fois le 6 juin 1894, lors du banquet de l'Union coloniale, en présence de Delcassé devenu entre temps ministre des colonies – est à l'image de la composition socioprofessionnelle de la Chambre. À une différence près : autour des milieux dirigeants, des fondateurs de la République, héritiers de Gambetta et de Jules Ferry, se trouvent en grand nombre des négociants, industriels, armateurs représentant les grands intérêts coloniaux, diplomates, journalistes, habitués des cercles parisiens qui représentent une France tournée vers l'extérieur, sans beaucoup d’élus de la France profonde et provinciale. Médecins, vétérinaires, notaires, propriétaires terriens sont peu nombreux. Les notables des petites villes et des bourgs sont indifférents, voire méfiants. Delcassé, fils d'un huissier de Pamiers, fait figure d’exception – qui s’explique par son passage à la chronique diplomatique de la République française et dans « l'écurie Gambetta ».
L'École coloniale fut créée dès 1889. Elle est installée, en 1896, avenue de l'Observatoire : des générations d'administrateurs et de magistrats de la France d'outre-mer seront formés dans ce décor d'inspiration mauresque, mêlé de nostalgies asiatiques. Mais elle ne trouve pas grâce aux yeux de tous. Des pamphlétaires dénoncèrent la « pétaudière coloniale », « l'assiette au beurre coloniale », la nomination de « coiffeurs » ou de « terrassiers », dotés de relations utiles, comme commis des affaires indigènes, tandis qu’Émile Boutmy, fondateur de l'École libre des sciences politiques, critiquait la tradition « centraliste » et « bureaucratique » de l'enseignement français – il est vrai que l'École libre était dotée de sa propre « section coloniale ».
Le credo de l’expansion outre-mer reste celui de Jules Ferry, fondé sur une triple argumentation : économique – la recherche de débouchés –, humanitaire – l'apport de la civilisation occidentale –, et politique – l'impératif de la grandeur et de la puissance de la France. Mais, au sein même du parti colonial, les milieux d'affaires mettront l'accent sur l'argument économique, alors qu'administrateurs, officiers et doctrinaires de l'expansion coloniale assigneront une finalité politique et humanitaire à leur entreprise – une divergence que Delcassé tentera de transcender, en mariant prestige et intérêt. Mais le débat fondamental oppose les tenants du « parti colonial » aux pionniers de l'anticolonialisme – tel Clemenceau, qui lançait à Jules Ferry, après le revers de Langson : « Nous ne voulons plus discuter avec vous les grands intérêts de la patrie. Ce ne sont plus des ministres que j'ai devant moi, ce sont des accusés de haute trahison ». À droite, Maurice Barrés disait sa conviction que « Gambetta avait fait […] de la colonie pour détourner l'élite de notre armée du Rhin ». Dans son esprit, le nationalisme d'expansion coloniale va à l’encontre des intérêts de la nation, car il conduit à négliger l'adversaire principal, l'Allemagne. Il faudra attendre quinze ans de plus, et l’apparition de la question marocaine, pour que le nationalisme d'expansion coloniale rejoigne le nationalisme continental en s’affrontant au même adversaire, l’Allemagne. « C'est contre l'Allemagne, et non plus, comme dans les années 1880, avec son appui, presque sous son patronage, que doivent maintenant triompher les ambitions françaises », remarque Raoul Girardet. À l'approche de la guerre mondiale, la possession d'un vaste empire colonial n'apparaîtra plus comme un « facteur d'affaiblissement », mais comme un « élément supplémentaire de puissance ».
Après Fachoda : l’enjeu marocain
Au lendemain de la crise de Fachoda (1898) – le fameux face à face franco-anglais dans le Haut-Nil, qui se termina par l'humiliation de la France –, le « parti colonial » procède, derrière Eugène Étienne, à une révision déchirante de ses objectifs. Il décide d'abandonner la vaine confrontation avec l'Angleterre sur l'Égypte, et cherche à acquérir une « compensation », dans la logique du Concert européen et de la diplomatie de l'équilibre. Elle va porter sur le Maroc, dont l’entrée dans le domaine colonial français devient la nouvelle priorité. Paradoxalement, alors que le « lobby » tunisien rassemblait les représentants des grands intérêts financiers liés au développement de la « Régence », le « Comité du Maroc » ne regroupe, outre Étienne, que des journalistes et des universitaires. Le Maroc devient un élément décisif de la « plus grande France » à construire autour de la Méditerranée, mais les intérêts avancés sont stratégiques et moraux – même si le potentiel en matières premières et la qualité de débouché pour les industries françaises ne sont pas à négliger. Est-ce par prudence politique, après les polémiques soulevées par le précédent tunisien à l'époque de Jules Ferry ? Toujours est-il que les représentants des grands intérêts sont éconduits. Le consul de France à Fès remarquera, étonné, que le Comité du Maroc ne contient pas l'habituelle « bande de requins », à la recherche des « dépouilles » de la colonisation…
Au côté d'Eugène Étienne, Paul Bourde est l'âme du Comité. Journaliste au Temps, il fit une rapide carrière outre-mer, comme directeur de l'agriculture en Tunisie, puis comme secrétaire général de Madagascar, avant de retrouver la rubrique coloniale du Temps. Célibataire d'une grande austérité, il consacra sa vie monacale à la cause coloniale – il mourra dans une pauvreté totale, au milieu d'une bibliothèque de 12 000 volumes. Dès le 27 octobre 1898, au plus fort de la crise de Fachoda, il tente de convaincre Delcassé : « La question d'Égypte ne reviendra jamais à son état originaire ; au mieux, nous obtiendrons des Anglais des concessions mineures, alors que nous avons une occasion historique d'acquérir le Maroc ».
Malgré la forte amitié qui unit les deux leaders du parti colonial, Eugène Étienne ne parvient pas à convaincre Delcassé, devenu ministre des affaires étrangères, de l'intérêt de « troquer » l’Égypte contre le Maroc. Delcassé partage l'ambition du parti colonial sur le Maroc, mais il reste obstinément arc-bouté sur le mot d'ordre traditionnel : l'Angleterre doit lâcher prise en Égypte.
Delcassé n'en renforce pas moins la présence française au Maroc, en étroite liaison avec Étienne et Paul Bourde. La légation de France à Tanger devient une place forte du parti colonial. Martinière, secrétaire général du Comité de l'Afrique française, est nommé premier secrétaire de la légation en 1899. Saint-Aulaire lui succédera trois ans plus tard, sur la recommandation de Paul Bourde, et Paul Révoil, ancien gouverneur général de l'Algérie et alter ego d'Étienne, sera nommé ministre à Tanger. De même, c'est à partir de l'enjeu marocain que Delcassé concevra sa politique méditerranéenne envers l'Italie (avec le « troc » Maroc-Tripolitaine), puis l'Espagne.
Un Pays isolé
L'apparition du Maroc comme enjeu central dans les préoccupations françaises était très récente. Ce pays s'était isolé à peu près totalement du monde extérieur – presque à l'égal du Japon avant l'entrée des bateaux noirs du commodore Perry dans la baie d'Edo. À la fin du XVIIIe siècle, la fondation de Mogador permit un premier développement des relations commerciales avec l'Europe. Mais, dès le début du XIXe siècle, le sultan Moulay Sliman voyait dans le commerce avec l'étranger un appauvrissement du pays et dans les contacts avec les infidèles un risque de corruption. La plupart des ports furent interdits aux étrangers. Un droit de 50 % fut imposé sur les importations, tandis que l'exportation des produits habituels – grains, huile, laine – était prohibée. La colonie européenne se réduisait à une centaine de personnes à Tanger, où les consuls vivaient relégués, sans contact avec les réalités du pays[3].
L'irruption de la France en Algérie et l'effondrement de la « Régence » d'Alger allaient briser cet isolement. Le « makhzen », gouvernement du sultan, avait conservé sa sérénité face à la chute d'Alger, mais il intervint, presque par automatisme, dans les affaires d'Algérie. Par solidarité religieuse et politique, le Maroc devint la base arrière de l'insurrection d'Abd el Kader, tandis que se dessinaient des perspectives de redistribution territoriale – Moulay Abderrahman reçut l'allégeance des habitants de Tiemcen et fut près d'établir son pouvoir sur le « beyiik » d'Oran.
Bientôt, l'Europe imposa sa loi : l’« empire chérifien » fut battu par la France (1844), puis par l'Espagne (1860), et contraint de céder aux exigences commerciales de l'Angleterre (1856). Toutefois, le « jeu des puissances » préservait l'indépendance du pays. L'Europe installait ses fonctionnaires, prenait en main les services douaniers, mais Londres fit savoir, avec netteté, qu'elle ne tolérerait aucune annexion. Empiétements sur la souveraineté marocaine et neutralisation réciproque des « puissances » aboutirent, le 19 mai 1880, à une conférence internationale à Madrid, sur l'initiative de Salisbury et avec l'accord du sultan, afin de régler le problème des « protégés » de l'étranger. De plus en plus de sujets marocains cherchaient à échapper à l'autorité despotique des pachas et à leur fiscalité en se plaçant sous la « protection » de tel ou tel État européen (ou des États-Unis). La Russie s'étant récusée, douze nations furent représentées. Un projet de réforme du statut de protégé, soutenu par l'Angleterre et l'Espagne, fut tenu en échec. Le droit de protection fut reconnu officiellement et codifié dans une convention de 18 articles. Il sera invoqué par l'Allemagne lors de la première crise marocaine.
Depuis les années 1880, la « question marocaine » semblait oubliée. Dès 1884, la France avait choisi le statu quo. Jules Ferry mit fin à la mission du très actif ministre de France à Tanger, Ladislas Ortega, ami personnel de Gambetta et d'Eugène Étienne : « Le gouvernement de la République ne veut pas d'affaire au Maroc ».
Quinze ans plus tard, la « question » réapparaissait. Comme en Tunisie, la décomposition politique de l’« empire chérifien » – aggravée par la fragilité d'Abd el Aziz, le jeune monarque, pris d'un engouement puéril pour les « nouveautés » d'Europe selon la formule de Jean Ganiage – menaçait la sécurité des frontières de l'Algérie française. Surtout, le partage de l'Afrique s'achevait et de nouvelles ambitions se faisaient jour au sein du parti colonial. Le Comité de l'Afrique française assurait : « L'état actuel du Maroc n'est qu'un provisoire à allonger aussi longtemps que nous ne serons pas prêts à profiter de sa désagrégation ; mais il faut nous y préparer dès maintenant ». À la fin de 1899, la Société de géographie d'Alger demandait l'établissement immédiat d'un protectorat français sur le Maroc. Plus prudent, Eugène Étienne préconisait une « pénétration pacifique » et progressive de la France, afin de désarmer la méfiance des « puissances ». Delcassé soutenait la vision d'Étienne et déclarait, en juillet 1901, qu'une ingérence étrangère dans « un pays limitrophe de l'Algérie française » serait considérée comme un acte inamical.
Restaient les « intérêts des puissances ». L'Espagne possédait les « présides » de Ceuta et Mellila, grossis des acquisitions de la guerre hispano-marocaine. L'Angleterre, à partir de Gibraltar, assurait 40 % du commerce marocain et contrôlait le détroit. L'Allemagne exprimait ses prétentions par des plans de partage donnant à l'Angleterre Tanger et la côte méditerranéenne, à l'Allemagne Rabat, Casablanca et Mogador, à la France, les confins algéro-marocains jusqu'à la Moulouya. On a pu résumer la situation en disant qu’à l'Angleterre allait le Maroc stratégique, à l'Allemagne le Maroc économique et à la France le Maroc pittoresque…
Eugène Étienne et le parti colonial ne relâchaient pas leur pression sur Delcassé, d'autant plus que le premier, président de l’intergroupe colonial, l’est aussi d’un groupe parlementaire de centre-gauche dont l'appoint est nécessaire à la survie du gouvernement Combes, de juin 1902 à janvier 1905. En octobre 1902, un différend surgit entre les deux hommes au sujet du traité franco-siamois. Pour la première fois, la démission de Delcassé est envisagée, mais le ministre des affaires étrangères finit par céder et promet à Étienne une renégociation du traité.
Evolution britannique
Sur le Maroc, le parti colonial exige une manifestation claire des intentions britanniques. Il suggère à Delcassé d'affirmer que la France préservera l'intégrité du Maroc mais qu'elle attend en retour des « puissances » européennes la reconnaissance de sa position prééminente. Surtout, le thème du troc Maroc-Égypte est martelé par les publications coloniales. Le Bulletin du Comité de l'Afrique française s'étonne de l'opposition de Delcassé et vante les avantages d'une « division du travail » entre la France et l'Angleterre à partir de zones d'influence distinctes. Eugène Étienne adresse à Delcassé une revue de la presse anglaise, pour lui démontrer que l'Angleterre n'est pas a priori hostile à une négociation avec la France. Il reprend ses dialogues réguliers avec le ministre au Quai d'Orsay et donne, dans la Dépêche coloniale, une large publicité à l'idée d'un troc Maroc-Égypte – idée reprise, pour le public anglais, dans un article pour la National Review. En juillet 1903, Étienne est invité à Londres pour une série d'entretiens avec le secrétaire au Foreign office, Lansdowne, et le ministre des colonies, Joseph Chamberlain.
Le parti colonial a trouvé un allié en Paul Cambon. De tempérament très indépendant, l'ambassadeur à Londres dit ouvertement à Delcassé, malgré l'amitié qu'il lui porte, son désaccord sur la politique marocaine. Il demande pourquoi devrait-on envisager un troc Maroc-Tripolitaine avec l'Italie, un partage des zones d'influence au Maroc avec l'Espagne, et ne rien entreprendre avec l'Angleterre, l'interlocuteur le plus important ? Mais Delcassé ne veut rien offrir de plus à Londres que la liberté commerciale au Maroc et la neutralité de Tanger.
Paul Cambon pense d’abord à échanger l'acceptation d'un « régime français » au Maroc contre l'abandon des droits de pêche français à Terre-Neuve, vieille pomme de discorde avec le Colonial office. À deux reprises, au début de 1901 puis à l'été de 1902, l'ambassadeur ouvre des discussions avec Lansdowne, mais il le fait de son propre chef et ne parvient pas à obtenir d'instructions de Delcassé. Paul Cambon se plaint de ne pas être soutenu par son ministre. Il fait le voyage de Paris, n'obtient pas d'audience et finit, comme le conte avec humour Christopher Andrew à partir d'un récit de l'ambassadeur anglais Manson, par rencontrer Delcassé pendant un quart d'heure dans une station de métro sur la ligne de Rambouillet !
En réalité, Lansdowne montre aussi peu d'intérêt que Delcassé pour cette idée. À l'été 1902, Cambon élargit donc sa proposition et rejoint le parti colonial dans le projet d'un troc plus général, Maroc-Égypte. Mais Delcassé reste d'autant plus hostile qu'il est persuadé que l'Angleterre intrigue au Maroc. L'influence prise, à la cour du sultan, par le « caïd Maclean », un aventurier anglais, ancien officier subalterne à Gibraltar, devenu instructeur des forces marocaines et conseiller privé du souverain, enflamme les imaginations à Paris. Au début de 1902, la légation de France à Tanger est persuadée que l'Angleterre veut établir un protectorat sur le Maroc.
Ce n’est qu’en février 1903 que la décision de Delcassé est prise : il se rallie à l'idée d'un troc Maroc-Égypte. N'en déplaise au parti colonial et à Paul Cambon, le rythme du ministre était probablement le bon. Il avait bien perçu jusque-là l'hostilité de l'Angleterre, et donc l'inutilité d'une proposition. Mais désormais, le changement à Londres est manifeste, expliqué pour une part par la dégradation de la situation au Maroc. En décembre 1902, la révolte de Bou Hamara, vainqueur des troupes du sultan, fait craindre l'anarchie. Après tout, mieux vaut laisser à la France le soin de contrôler un pays aussi difficile. Le changement était perceptible chez Edouard VII, qui assurait : « Nous devons garder entre nous, France, Espagne, Angleterre, la question du Maroc », tandis que Chamberlain plaçait désormais les destinées du monde dans une « triple Entente France-Russie-Angleterre » et que le secrétaire au Foreign office Lansdowne, pour la première fois, faisait connaître à Cambon son souhait d'un dialogue avec la France sur le Maroc4.
De l’Entente cordiale au compromis avec Madrid
Le 16 mars 1904, le texte des accords négociés par Lansdowne et Cambon est présenté à Delcassé. Il ne fait objection que sur un article promettant le soutien de la France à la politique égyptienne de l'Angleterre. On décide alors d'insérer un article supplémentaire, assurant la France du soutien de l'Angleterre à sa politique marocaine. Le 8 avril, les accords sont signés. Ils comportent deux déclarations, une convention et cinq articles secrets.
La première déclaration, sur le Maroc et l'Égypte, constitue le cœur de l'arrangement franco-anglais. Tout est dit en quelques phrases : la France n'entravera pas l'action de l'Angleterre « en demandant qu'un terme soit fixé à l'occupation britannique ou de toute autre manière ». Elle reçoit des assurances sur le maintien de sa présence culturelle en Égypte – direction générale des antiquités et écoles françaises. De son côté, l'Angleterre n'entravera pas l'action de la France, qui, en tant que « pays limitrophe du Maroc », se voit reconnaître la mission d'assurer l'ordre et le développement de l'empire chérifien. Elle laissera intacts les droits britanniques au Maroc, dont le droit de cabotage entre les ports marocains. Les deux gouvernements garantissent, au Maroc comme en Égypte, l'égalité économique complète à leurs ressortissants. Les articles secrets annexés à la première déclaration, prévoient l'hypothèse d'un changement de « l'état politique » du Maroc et de l'Égypte. L'établissement de protectorats – « L'introduction de réformes [...] tendant à assimiler la législation à celle des autres pays civilisés » – sera discutée par les deux puissances et mis en oeuvre parallèlement. L'Espagne recevrait, dans ce cas, « une certaine quantité de territoires marocains adjacents à Mellila, Ceuta et autres présides ».
Les intérêts espagnols au Maroc feront l’objet d’un accord négocié par la France avec Madrid et « communiqué à Londres ». La négociation est difficile. Le Maroc reste, depuis l'expulsion des Maures, une sorte de terre promise dans le subconscient collectif espagnol. Les présides, « pierres d'attente de la reconquête », évoquent les droits historiques – le pavillon de Castille flotte depuis trois siècles sur Melilla – et la mission de l'Espagne. Prosper Mérimée, qui séjournait à Madrid lors de la guerre hispano-marocaine (1859-1860), décrivait ainsi l'état d'esprit de la population : « Tous les partis se sont réunis pour la guerre sainte. Femmes, enfants, vieillards, carlistes et libéraux ont le même cri : Al Moro ! On se croirait aux croisades ! ».
Comment mettre fin au rêve marocain de l'Espagne par un accord sur le papier ? À l'extrême fin de la négociation, l'ambassadeur Léon y Castillo se dérobe aux propositions de Delcassé. À Madrid, le conseil des ministres ajourne, le 8 août 1904, toute décision sur le Maroc. Le 3 octobre 1904, 1'accord se fait. La déclaration commune franco-espagnole enregistre l'adhésion du gouvernement espagnol à l'accord franco-anglais du 8 avril : « Il appartient à la France, comme puissance limitrophe du Maroc, de veiller à la tranquillité de ce pays et de lui prêter son assistance pour toutes réformes administratives, économiques, financières et militaires… ». L'Espagne reconnaît la position prééminente de la France, mais cette déclaration a une contre-partie secrète : Delcassé découpe, dans le nord du Maroc, une large zone réservée à l'influence espagnole, de la Moulouya à l'Océan atlantique, au sud de Larache. Il commente : « On me reprochera d'avoir trop sacrifié aux prétentions de l'Espagne […] J'étais résigné à lui sacrifier beaucoup plus : l'essentiel était que l'Espagne ne devienne pas l'instrument de l'Allemagne au Maroc ! ». De fait, le ministre à Tanger, Saint-René Tallandier, se dit troublé: « Tôt ou tard, le sultan connaîtra cette contre-partie secrète. Il croira certainement que nous nous préparons au partage du Maroc. Il va s'en affoler... »
Guillaume II à Tanger
En janvier 1905, Saint-René Taillandier part pour Fès afin d'inviter le sultan « à rétablir l'ordre dans son Empire, avec l'aide de la France », selon les instructions de Delcassé. La France présente au sultan un vaste programme de réformes : réorganisation de l'armée et des douanes, création d'une banque d'État et développement des travaux publics sous contrôle français. Le protectorat se profile. Le sultan Abd el Aziz résiste et prend contact avec des agents allemands. Contrairement au discours officiel, l'Allemagne est « intéressée » : sa présence commerciale au Maroc est moins négligeable qu'on ne le croit à Paris. Les négociants de Hambourg et de Brême craignent de se voir fermer le marché marocain. La ligue pangermaniste revendique pour l'Allemagne la côte atlantique, de Rabat à Agadir. Mais le gouvernement de Berlin ne s'est pas réellement engagé. Les banquiers allemands, qui investissent dans la réalisation du chemin de fer de Bagdad, hésitent à prêter leurs services au sultan. Reste que l'intervention est tentante. Elle mettrait à l'épreuve l'Entente cordiale : l'Angleterre peut décevoir la France en ne la soutenant que faiblement et la France décourager l'Angleterre si elle s'incline devant un ultimatum allemand.
À Berlin, on était à la recherche d'une riposte modérée. Le chargé d'affaires à Tanger, Kühlmann, propose alors que Guillaume II, en partance pour une croisière en Méditerranée, fasse escale au Maroc. Plus tard, Guillaume II reprochera à son chancelier de « l'avoir mis en scène à Tanger contre sa volonté ». Et Bülow reconnaîtra dans ses mémoires avoir fait pression sur le Kaiser : « J'envoyai par lettre à l'empereur le conseil de descendre à Tanger. Je lui recommandai en même temps de ne pas prononcer de discours pompeux, mais de dire, le plus simplement possible, n'avoir eu aucune raison de ne pas rendre visite au sultan du Maroc, souverain indépendant ». En fait, l'escale de Tanger, le 31 mars 1905, nous révèle non pas le Janus allemand triomphant, mais un Guillaume II des plus indécis ! Une traversée houleuse et la crainte d'une action des anarchistes espagnols effacent en lui le projet d'une « entrée historique au Maroc ». Le Kaiser veut renoncer. Kühlmann surgit d’une embarcation, ruisselant d'eau. Guillaume lui crie : « Je ne débarque pas ! ». Un de ses aides de camp fait un débarquement d'essai. Le Kaiser se risque alors, mais une nouvelle épreuve apparaît : l’étalon berbère qui l'attend sur le débarcadère ne semble pas de tout repos. Perdant son assurance, il craint d'être désarçonné devant la foule des badauds marocains. Devant l'oncle du sultan venu l'accueillir, il se borne à quelques phrases convenues sur l'amitié entre l'Allemagne et le Maroc. Cependant, arrivé à la légation impériale, le Kaiser s'est repris et semble même surexcité quand il prononce les phrases décisives rappelant l'indépendance du Maroc, « un pays libre ». Diffusée par la légation, cette allocution de circonstance devant la vingtaine d'Allemands de Tanger prend l'allure d'une déclaration officielle : voilà les « puissances européennes » mises en garde contre toute atteinte à la souveraineté du Maroc. Le sultan propose aussitôt de soumettre le programme français de réformes à une conférence internationale.
La France va-t-elle pouvoir poursuivre sa marche vers l'établissement du protectorat, c'est-à-dire, en fait, sinon en droit, mettre fin à la souveraineté marocaine ? L'Allemagne parviendra-t-elle à interdire sa mainmise sur le Maroc ? Réussira-t-elle à faire de la question marocaine un dossier du « Concert européen », inscrit à l'ordre du jour d'une conférence européenne ?
À Paris, les camps se forment. Delcassé maintient le cap. Il veut imposer son programme de réformes au sultan et estime que l'Allemagne « bluffe », qu'elle n’ira pas plus loin et qu'en cas de danger, l'Angleterre assistera la France. Le soutien armé de l'Angleterre lui apparaît comme une occasion de transformer l'Entente cordiale en une véritable alliance militaire. Et si l’affaire marocaine tournait à la guerre, la victoire de la flotte anglaise lui semble assurée. Face à Delcassé, le président du Conseil Rouvier a une conviction diamétralement opposée. Croyant au sérieux de la menace allemande, il redoute une dérobade de l'Angleterre – dont l'appui militaire serait, de toutes façons, insuffisant. Il entend donc profiter de la crise marocaine pour régler l'ensemble des difficultés franco-allemandes, un peu comme l'affaire de Fachoda a permis d'apurer l'ensemble du contentieux franco-anglais.
L'état-major et le parlement adhèrent plutôt à la « ligne Rouvier » et prêchent la prudence. Peut-être aussi, côté parlementaire, pointe le plaisir – selon le biographe de Guillaume II, Emil Ludwig – « de profiter de ce prétexte pour échapper à l'autocratie de Delcassé ». Comment supporter la présence du même homme au Quai d'Orsay durant sept années, dans cette république de cabinets en rotation semestrielle ? La liaison directe que Rouvier va établir avec Berlin accroît les difficultés de Delcassé. Son sort sera en partie scellé par les pressions du chancelier allemand. Il démissionne.
Algésiras : l’irruption des Etats-Unis
Pour la première fois de leur histoire, les États-Unis entrent dans le Concert européen. Décidé à faire de son pays un acteur majeur de la scène internationale, le très dynamique Théodore Roosevelt, saisi par une lettre de Guillaume II, intervient dans la querelle franco-allemande. Il engage la France à accepter le principe d'une conférence et l'Allemagne à ne pas abuser de sa première victoire qu’a été la démission de Delcassé.
La France a donc fini par accepter une conférence européenne sur le Maroc. Le 8 juillet 1905, Rouvier et l'ambassadeur Radolin échangent les lettres qui mettent fin à une longue querelle. L'attaché militaire à l'ambassade d'Allemagne, le major von Hugo, télégraphie à « l'éminence grise » Holstein : « Délivrance heureusement effectuée, quoiqu’au forceps, après deux heures de douleurs ». La France s'engage à maintenir l'indépendance du Maroc et la liberté de ses échanges économiques. L'Allemagne reconnaît les « intérêts spéciaux » de la France au Maroc. Paris retire « ses objections contre la conférence et accepte de s'y rendre ». L'Allemagne prouve ainsi que le réseau d'alliances et d'amitiés établi par Delcassé ne suffit pas pour résister à ses exigences.
La conférence européenne sur le Maroc devait se réunir à Tanger, au début de décembre 1905. Mais l’apparition de troubles incitent « les puissances » à demander à l'Espagne de l'organiser. Le ramadan, les fêtes de fin d'année et un mariage à la Cour d'Espagne imposent des reports successifs. Ce n’est que le 16 janvier 1906 que la conférence s'ouvre, à l'hôtel de ville d'Algésiras, sous la présidence du ministre d'État espagnol, le duc d'Almodovar. Treize États sont représentés, à savoir les participants à la conférence de Madrid de 1880, plus la Russie, qui avait adhéré à ses conclusions. La plupart ont délégué leur ambassadeur en Espagne, mais les États-Unis ont désigné Henry White, leur représentant à Rome, tandis que la France a choisi Paul Révoil, en poste à Berne, et l'Italie son ancien ministre des affaires étrangères, Visconti-Venosta. Les porte-parole du Maroc, le ministre des finances El Mokri et l'agent du sultan à Tanger, Mohammed Torrès, ne joueront aucun rôle dans la négociation.
Les discussions vont porter essentiellement sur l'organisation de la police dans les ports atlantiques. La France souhaite obtenir un « mandat » de l'Europe, qu'elle partagerait avec l'Espagne. L'Allemagne préconise la création d'une force de police internationale, avec des officiers belges, suisses ou néerlandais. La proposition de la France est naturellement soutenue par l'Angleterre et la Russie, ainsi que par l'Espagne. L'isolement de l'Allemagne naît du ralliement des États-Unis et de l'Italie à un mandat franco-espagnol. Seule l'Autriche-Hongrie appuie le projet allemand.
Le 7 avril 1906, l'Acte final de la conférence confie à la France et à l'Espagne le maintien de l'ordre dans huit ports marocains. Les officiers et sous-officiers de la police seront français à Rabat, Mazagan, Safi et Mogador, espagnols à Tétouan et Larache, mixtes à Casablanca et à Tanger. Ils auront sous leur ordre deux mille cinq cents Marocains, répartis en unités de cent cinquante à six cents hommes.
L'Allemagne affiche l'amertume du vaincu. Au Reichstag, les sociaux-démocrates, menés par Bebel, critiquent avec vivacité la politique marocaine de leur pays. Bülow reprend le dossier de la conférence à Holstein et profite de la conjoncture pour écarter le ministre des affaires étrangères, celui qui fut le maître clandestin de la Wilhelmstrasse. Mais la gravité de la défaite allemande n'a-t-elle pas été exagérée ? Près d'un siècle plus tard, le bilan est nuancé. Les cadres français et espagnols de la police sont placés sous le contrôle d'un inspecteur général suisse, résidant à Tanger, et leur mandat est limité à cinq ans. Les dossiers économiques excluent toute prépondérance de la France : les procédures d'adjudication des travaux publics seront ouvertes à tous et le capital de la banque d'État réparti entre toutes les puissances signataires. Les engagements d'Algésiras limitent donc strictement l'influence de la France. La question marocaine est internationalisée. Le protectorat français est écarté. Une intervention de l'Allemagne n’est pas exclue dans l'avenir.
Agadir : l’ultime crise
En 1911, l'affaire rebondit. Depuis la conférence d'Algésiras, le Maroc est agité par une vague de xénophobie, attisée discrètement par le sultan Abd el Aziz et encouragée par l'Allemagne. Dans les villes, les Européens sont molestés. En mars 1907, 1e docteur Mauchamp est assassiné dans le dispensaire qu'il a créé à Marrakech. En juillet, neuf ouvriers européens sont massacrés sur les chantiers du port de Casablanca. Les voyageurs sont détroussés jusqu'aux abords de Tanger par un « roi des montagnes », Raisouli, dont les exploits sont relatés par la presse internationale. La France réagit par l’envoi d’un corps expéditionnaire qui débarque à Casablanca, tandis que des unités d'Algérie franchissent la frontière, occupant Oujda. Mais Paris craint les complications diplomatiques et bride ses troupes, évitant ce qui pourrait ressembler à une occupation définitive. Bientôt l'anarchie se complique d'une guerre civile. Moulay Hafid, frère d'Abd el Aziz, se fait proclamer sultan à Marrakech, en août 1907, avec l'aide des tribus du Sud. Après une année de conflit, il parvient à s’imposer.
La crise dynastique réglée, financiers et industriels français et allemands semblent d’accord pour exploiter ensemble les ressources du pays. En 1909, le groupe allemand Krupp et le français Schneider sont associés dans l’Union des mines marocaines. Mais l'apaisement est de courte durée. Le nouveau sultan, qui a imposé de lourds impôts pour rembourser les dettes d'Abd el Aziz, doit faire face au soulèvement des tribus du nord. Il est assiégé dans Fès et les Européens de la ville sont menacés. Le consul de France, Henri Gaillard, est chargé de convaincre le monarque marocain de faire appel à la France. Il obtient, le 4 mai 1911, la signature d'un texte antidaté. Car le vrai débat a eu lieu le 22 avril, en conseil des ministres. Delcassé, de retour au gouvernement comme ministre de la marine, se porte au premier rang des interventionnistes, demandant une action « prompte et énergique ». Le général Moinier part de Rabat, à la tête de 15 000 hommes, pour dégager le sultan et juguler la rébellion – assez rapidement pour ne pas réveiller les problèmes avec l'Allemagne. L'ordre est rétabli dès le début juillet. Dans le même temps, l'Espagne déploie sans incident ses troupes dans la zone qui lui a été reconnue en 1904.
Le gouvernement français invoque la force majeure et promet d'évacuer Fès dès que l'ordre sera rétabli. Mais il est évident que le « mandat » défini à Algésiras a été dépassé. La presse allemande réagit avec vigueur, évoquant la « tunisification » du Maroc. L'Allemagne est décidée à rouvrir le dossier marocain. Le secrétaire d'État Kiderlen propose au Kaiser de « saisir un gage ». Le gouvernement français s'attend à une réédition du « coup de Tanger ».
Un long marchandage
Au même moment, un fait divers tragique – que reprendra Jules Romains dans Les Hommes de bonne volonté – frappe le gouvernement français. Le 21 mai 1911, un avion explose sur le terrain d'Issy-les-Moulineaux, au départ du raid aérien Paris-Madrid. Le ministre de la guerre, Berteaux, est tué. Le président du Conseil Monis, handicapé par ses blessures, est bientôt contraint à la démission. Caillaux prend sa succession le 1er juillet 1911. Il maintient Delcassé au ministère de la marine. Or, le même jour, la canonnière « Panther » arrive devant Agadir. L'Allemagne intervient, selon la note remise par son ambassadeur à Paris, pour protéger les ressortissants allemands menacés dans leur vie et leurs biens. Le cabinet français, à peine constitué, semble désarçonné par l'événement. Delcassé conseille la prudence : « Ne fournissons aucun prétexte à l'Allemagne ; attendons qu'elle découvre son jeu ».
Surtout, Delcassé fait adopter le principe de décisions concertées avec Londres et Saint-Pétersbourg. L'Allemagne, qui pensait n'avoir affaire qu'à la France, se heurte aux avertissements du secrétaire au Foreign office, Edward Grey, et du chancelier de l'Échiquier, Lloyd George. L'ambassadeur d'Allemagne indique, le 7 juillet, que son gouvernement n'a aucune prétention sur le Maroc, mais qu'il entend obtenir des avantages appréciables dans le bassin du Congo. Un long et difficile marchandage commence, entrecoupé d'interpellations parlementaires et de campagnes de presse. Caillaux, malgré l'opposition de de Selves, son ministre des affaires étrangères, est décidé à traiter. Côté allemand, le secrétaire d'État Kiderlen, après avoir exigé la totalité du Congo, finit par se contenter d'un « gros morceau » de la colonie française, une bande de territoire en bordure du Cameroun, entre Sangha, Oubangui et Congo.
La transaction prend forme dans l'accord du 4 novembre 1911. En outre, l'Allemagne s'engage à ne pas « entraver » l'action de la France au Maroc. Elle consent par avance à toutes les mesures de réorganisation – le mot « protectorat » est mentionné dans des lettres interprétatives. La convention de Fès du 30 mars 1912 établit au Maroc un régime de protectorat analogue à celui de la Tunisie. L'Espagne se voit confirmer la possession de la zone du Rif, soit 28 000 kilomètres carrés, de l'Atlantique à l'embouchure de la Moulouya.
Ainsi, le dénouement de la crise d'Agadir donne-t-il les mains libres à la France au Maroc pour quatre décennies. À la veille de la première guerre mondiale, le heurt des impérialismes coloniaux semble apaisé. Après 1945, le combat victorieux de Mohammed V pour la restitution de sa pleine souveraineté au Maroc renverra les intrigues du « Concert européen » à son passé obscur et lointain.
* Professeur à la Sorbonne, président du comité éditorial de Géopolitique Africaine/African Geopolitics, auteur de Delcassé, l’inconnu du quai d’Orsay, Olbia 2002.
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mercredi, 24 août 2005
Thèse : La course salétine et ses conséquences sur les relations franco-marocaines sous les règnes de Louis XIV et de Moulay Ismaïl (1661-1727)
Malika ABOUELOUAFAA, Université Lyon 3, 2002
La thèse est l'histoire d'un échec : celui de la tentative d'alliance franco-marocaine à la fin du XVII° siècle et au début du XVIII° siècle. Cette volonté de rapprochement entre le roi "Très Chrétien" et le "Commandeur des Croyants" est connue par une correspondance relativement abondante et par des projets de traités. Mal traduits et mal interprétés, ils ont conduit à une incompréhension suivie de ressentiment. Pour Moulay Ismail, la course est une affaire licite, légitime et lucrative, tandis que, pour Louis XIV, il s'agit tout simplement de piraterie. Quant aux relations personnelles entre les deux souverains, elles peuvent être qualifiées de "caractérielles".
Cet échec met en évidence les contradictions fondamentales entre les priorités définies par les deux royaumes : la France recherchait l'alliance de Moulay Ismail afin que les navires français ne soient plus la cible des corsaires de Salé, mais aussi pour lutter contre les Turcs présents à Alger. Le Maroc attendait pour sa part un appui militaire de Louis XIV pour lutter contre les Espagnols installés à Ceuta et à Melilla.
Maître du jeu, Moulay Ismail utilisa habilement la course salétine pour tenter d'attirer Louis XIV sur son terrain diplomatique. La thèse montre bien que la course fut en effet pour lui un "moyen politique d'agir sur la France".
Le maintien des activités des corsaires de Salé n'explique pas à lui seul l'échec du projet d'alliance franco-marocain. Ses vraies raisons sont au nombre de trois :
1- elles tiennent d'abord à l'orgueil des deux souverains, chacun étant certain de son bon droit ;
2- elles découlent ensuite du double jeu mené par Moulay Ismail qui ne prit jamais les mesures nécessaires pour faire cesser la course contre les navires français. Le pouvait-il d'ailleurs quand cette activité impliquait la part la plus active et la plus dynamique de ses sujets et lui fournissait les moyens financiers de réprimer les révoltes intérieures ?
3- elles s'expliquent enfin par le changement du contexte international quand l'héritage de Philippe d'Anjou fait de la France l'alliée de l'Espagne et par voie de conséquence l'adversaire du Maroc.
Au-delà des rapports entre la France et le Maroc, la thèse aborde l'importante question de la vocation maritime du Maroc. Elle montre que le royaume a eu une politique maritime avant la course, même si les Marocains ignoraient largement la mer à laquelle ils tournaient le dos.
Mots clés : Jihad maritime : Synonyme de la course maritime ; MakhZen : les personnes qui constituent le gouvernement, Moujahidin : Soldat de la foi, Ribat : le lieu de rassemblement des Moujahidin, Zaouia : Etablissement religieux et politique, tout à la fois mosquée et centre d’enseignement.
http://www.univ-lyon3.fr/screcherche/theses/abouelouafaa....
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lundi, 02 mai 2005
La recherche coloniale, suite
L’ethnographie contre-insurrectionnelle a montré que son but ultime n’est pas d’obtenir la soumission en évitant la force et l’humiliation. Elle est plutôt insérée dans le dispositif militaire. Elle prépare le terrain aux opérations militaires, en indiquant les fissures dans l’organisme. elle accompagne les militaires dans leurs besognes, et elle continue après la pacification sa mission de contrôle et de répression en employant toutes les méthodes barbares pour agenouiller davantage la population : la retribaliser, la détribaliser, la déplacer, la regrouper suivant les contextes et le terrain. Les officiers des Affaires Indigènes pratiquaient une ethnographie active qui agissait sur les structures et modifiait le paysage en le remodelant et le reconstituant de manière à l’adapter aux exigences de la colonisation.
La recherche contre-insurrectionnelle menée par les militaires peut se résumer en un ensemble de doctrines commun à toutes les puissances militaires coloniales européennes. Dans le cas du Maroc, la réflexion autour de l’utilisation des sciences humaines dans la conquête coloniale a commencé avec le Chatelier, ancien officier des Bureaux Arabes d’Algérie. On a vu comment il s’est battu pour forger une doctrine coloniale diffé-rente de celle qui est pratiquée en Algérie et qui est adaptée à la société marocaine. Dans ces articles destinés aux hommes poli-tiques décideurs, il insistait toujours sur une politique marocaine spécifique et particulière qui pouvait éviter les erreurs commises dans le cas algérien. Il mettait l’accent sur une politique de tribus, en minimisant de miser uniquement sur une politique d’un Makhzen minoritaire et affaibli. Cette orientation fut admise par, mais insérée dans une autre optique qui consistait à mettre en œuvre la politique française à travers et au nom du Makhzen "protégé" et contrôlé par l’ad-ministration française. Ce processus a conduit à la désagréga-tion de la société marocaine dans sa forme tribale. Le contact violent avec l’Occident a accélérer la rentrée dans une sorte de modernité mal contrôlée et mal maîtrisée dont les effets se manifestent aujourd’hui encore dans tous les domaines.
L’anthropologie coloniale française est fondamentalement contre-insurrectionnelle et contre-révolutionnaire. Elle a combattu l’élan de résistance du peuple marocain pour son in-dépendance et elle a contribué activement à étouffer l’une des plus grandes révolutions qu’a connue le Maroc : l’expérience rifaine de Mohamed Ben Abdelkrim Al-Khattabi.
Elle a montré que son but ultime n’est pas d’obtenir la soumis-sion en évitant la force et l’humiliation. Elle est plutôt in-sérée dans le dispositif militaire. Elle prépare le terrain aux opé-ra-tions militaires, en indiquant les fissures dans l’organisme. Elle accompagne les militaires dans leurs besognes, et elle continue après la pacification sa mission de contrôle et de répression en employant toutes les méthodes barbares pour agenouiller davantage la population : la retribaliser, la détribaliser, la déplacer, la regrouper suivant les contextes et le terrain. Les officiers des Affaires Indigènes pratiquaient une ethnographie active qui agissait sur les structures et modifiait le paysage en le remodelant et le reconstituant de manière à l’adapter aux exigences de la colonisation.
L’Institut des Hautes Etudes marocaines et la Société Marocaine de géographie, qui étaient normalement des administrations civiles, œuvraient dans le même sens. Elles étaient militarisées par la volonté du Maréchal et ces successeurs confrontés à la tâche de pacification du pays. Tous les efforts et tous les travaux des institutions productrices du savoir avaient pour but avoué, de fournir les renseignement utiles à la croisade coloniale, cette "organisation qui marche" sur les cadavres des résistants à l’ordre nouveau. Les connaissances ethnographiques faisaient, en quelque sorte, des armes dont les officiers engagés dans les combats, au même titre que les engins militaires qu’ils utilisaient. Les institutions du savoir "colonial" donnaient une aide logistique, à base d’élaboration de questionnaires, d’initiation des officiers à la culture ethnologique pour pouvoir "bricoler" des monographies de leurs secteurs
20:35 Ecrit par Maroc pluriel dans Fragments historiques du Maroc | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, anthropologie
La recherche coloniale contre-insurrectionnelle sur le Maroc
Le cas du Maroc est exceptionnel, par la présence de Lyautey en tant que premier Résident. Il s’attachait beaucoup à l’action politique que les officiers devaient mener, dans le processus de pacification. Les cours de perfectionnement à destination de ceux-ci témoignaient de l’importance de cette culture ethnologique que tout officier devra avoir pour mener à bien sa mission contre-insurrectionnelle.
Lyautey, donnat son aval pour la création de Comité d’études Berbères, voulait avant toute chose, pousser les chercheurs et les officiers de renseignements à se référer à une méthode et un cadre commun pour que tous se casacrent à la pacification; la première tâche du Protectorat. Cette création, a aidé à la cristallisation d’un noyau berbériste qui sevissait dans tous les échelons du pouvoir. Mais sans pouvoir imposer une politique exclusivement berbériste.
Légaliste dans l’âme, Lyautey a essayé de mantenir l’équilibre sociologique apparent entre arabes et berbères. Ne pas bousculer les choses et aller progressivement vers l’assimilation en pra-tiquant la devise suivante : "conserver pour tout conquérir". Mais le départ de Lyautey en 1925 a rompu cette politique prudente et l’administration coloniale s’aventure sur un terrain très dangereux en jouant la carte berbère en tant qu’o-rientation majeure de sa politique assimilationiste. Cette nouvelle orienta-tion a réveillé le nationalisme marocain qui a fait cause commune avec le sultan bafoué dans sa souveraineté avec la prépartion du décret berbère. Ce Dahir imposée par l'administration coloniale allait soustraire la grande majorité du peuple marocain de la communauté nationale pour préparer leur assimilation.
Le personnel civil et militaire en exercice au Maroc venant pour sa majorité de l’Algérie était essentiellement pour une politique berbère qui sera censéé à long terme, aboutir à l’assimilation progressive de toutes les populations, d’abord, berbère et ensuite arabe. Ces berbérophiles avaient un poids énorme au sein du puissant service des Affaires Indigènes dont appartenaient les officiers et les contrôleurs civils chargés à administrer le pays. Les cours de perfectionnement sont organisés par des ensei-gnants berbérophiles . Parmi eux, Emile Laoust, spécia-liste du dialecte berbère du sud marocain, la tachelhît.
Sourdon, professeur de droit musulman et de droit coutumier berbère, ancien officier interprète "où il a servi à la dislocation du bloc berbère dissident". Il était spécialiste du droit coutu-mier berbère et un ardent défenseur d’une politique berbère très forte. Il était détaché au Maroc en tant que conseiller à la Direction des Affaires Indigènes. Il fut aussi professeur à l’Institut des Hautes Etudes Marocaines; "son ensei-gnement de droit coranique ou coutumier était précieux pour les futurs commissaires du gouvernement auprès des juridic-tions maro-caines. Mais plus précieux encore, peut-être, pour de futurs contrôleurs civils ou militaires, au delà du droit, ses recherches et ses réflexions ainsi que ses synthèses, sur la struc-ture pro-fonde de la société, ou plutôt des sociétés marocaines et leur évolution."
La frontrière entre les domaine civil et militaire était très mince. L’ethnographie civile était essentiellement coloniale dans son essence, même si elle ne débouchait pas directement vers une utlisation contre-insurrectionnelle immédiate. Quant à l’ethnographie militaire, elle est complètement inscrite dans la stratégie militaire. Les fiches de tribus confectionnées par les officiers, les monographies que chaque officier devait faire, et les rapports redigés par le service des renseignements. L’abondance de cette documentation rend impossible son analyse dans le cadre de cette étude.
Cependant, on peut dégager les conditions et l’esprit dans lesquels cette ethnographie militaire fut élaborée, ainsi que son lien avec l’anthropologie coloniale civile.
L’ethnographie militaire est marquée par une approche très routinière et mécanique. Dresser une carte et élaborer des fiches de tribus devenait une besogne que tout officier devait faire coûte que coûte. C’était une tâche administrative à exécuter, malgré les inexacttudes ou les incertitudes des informations re-cueillies. Le colonel Samuel racontait comment un lieutenant chargé de la pacification des tribus se trouvant aux environs de Taza, a dressée la carte des Beni Youb, en se basant sur les in-ormations d’un jeune contrebandier capturé, âgé d’une quin-zaine d’années : "Le chaouch, chef du Maghzen, voyant que son lieutenant ne trouvait pas les informateurs dont il avait besoin, lui dit un jour : Mon Lieutenant pourquoi n’interroges-tu pas Saïd le prisonnier ? " "C’est un gamin, répondit l’officier, il est incapable de me donner un renseignement vanalable"."Pas du tout, fit le chaouch, je t’assure que Saïd est très intelligent il pourra te donner des renseignements". Le Lieutenant suit alors le conseil de son chaouch et fait comparaître Saïd... Mis devant une carte muette, il en comprend, bientôt les signes après quelques explications et au bout de quelques jours d’interroga-toire, le Lieutenant se rend compte que le gamin connait parfai-tement la vallée de Tamghilt où se trouvent les villages Beni Youb, un peu celle de Talzemt, n’ignore rien de ses habitnts et même leur armement, il ne se contente pas de répondre aux questions précises qui lui sont posées, il explique, complète, en un mot il a très bien compris ce qu’on attend de lui... Le Lieutenant est enchanté, sa carte avance, sa documentation sur les Beni Youb se complète peu à peu, et, au bout de trois mois, il peut envoyer à ses chefs une documentation très détaillée sur cette tribu. Il aura satisfaction d’en contrôler l’exactitude, deux ans plus tard, lorsqu’à la faveur des opérations de réduction de la Tache de Taza, il pénétrera dans le pays."
d'après M.M. Chkouri, l'anthropologie coloniale française et le Maroc
A suivre..
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vendredi, 29 avril 2005
Lyautey entre berbérisme radical et protectorat

Lyautey avec Moulay Youssef en 1921.
Lyautey, confronté dans son entourage militaire, de berbéristes ont réussi de maintenir l’équilibre entre une politique légaliste dic-tée par l’esprit du traité du Protectorat, et une orientation nettement berbériste dans l’administration coloniale. Pendant toute la durée de son mandat en tant que Résident, c’est-à-dire de 1912-1925), il n’a cessé d’encourager le personnel, à coup de circulaires et de notes, à pratiquer une politique berbère sur le terrain, mais sur le plan officiel, il affiche une certaine légalité.
Il laisse les officiers prendre des positions en public pour développer des idées ouvertement berbéristes. Leurs idées sont ensuite reprise par lui, dans les circulaires adressées à tous les fonctionnaires. A notre avis, ce qui a ralenti l’application d’une politique ouvertement berbériste, c’était la difficulté de pacification des zones berbérophones. A son départ, tout était prêt pour déclencher la machine judiciaire, dont le fonctionnement en 1930, à son tour, déclenchait la protestation généralisée dans tout le pays, à l’occasion de la tentative de promulgation du dahir berbère de 1930. Même dans les écoles franco-berbères qui sont censées de créer une élite complètement gagnée aux idées coloniales, comme celle installée chez les Beni M’guild à Azrou en 1927, qui s’est transformée en une pépinière du na-tionalisme marocain.
L’année 1930 a marqué un tournant très decisif dans l’histoire du Maroc. L’administration coloniale, qui n’a pas encore achevé la pacification de l’Atlas, a jugé utile de promulguer un décret ayant pour objet l’organisation de la justice en pays berbères. Ce décret connu ce le nom de dahîr berbère reprenait les dispositions déjà annoncées dans le dahîr de 1914 que Moulay Youssef a signé en émettant à l’époque des réserves. Mais cette fois-ci, le mouvement national marocain, composé de jeunes lettrés arabisants et francophones, était là pour demander au Sultan de ne pas signer le décret et le refuser.
On peut considérer le décret berbère comme un couronnement de la politique assimilitioniste qui a commencé dès le protectorat et qui a été pratiquée auparavant en Algérie. Le mythe du bon berbère proche du paysan français à l’arabe paresseux et pervers, difficile à assimiler. Les écoles franco-berbères avaient pour but justement d’éliminer "l’arabe et l’étude du coran au profit du français. On voulait abêtir l’enfant pour en faire un serviteur docile."
Toutes les directives, en matière de politique scolaire, que Lyautey donnait aux services du protectorat et notamment aux Affaires indigènes prouvent la volonté d’assimilation de la po-pulation berbère : "Au point de vue politique immédiat, écrivait Lyautey aux chefs de région, les écoles ont pour but d’appri-voi-ser l’indigène et de maintenir discrètement mais aussi fer-me-ment que possible les différences linguistiques, religieuses et sociales qui existent entre le bled Makhzen islamisé et arabisé et la montagne berbère religieuse mais païenne et ignorant l’arabe."
@ L'anthropologie coloniale française et le Maroc
M.M Chkouri
A suivre..
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