jeudi, 28 avril 2005

Stratégie contre insurrectionnelle coloniale française : isoler les Berbères

Pour aider à combler ces trous de mémoire dans l'histoire marocaine et rappeler la déménce coloniale et sa gestion contre insurrectionnelle, voilà une contribution extraite d'une thése d'anthropologie de Mohamed mahfoud Chkouri, intitulée "l'anthropologie marocaine". ce chapitre parle de la stratégie coloniale pour isoler les berbères de la société marocaine !


Isoler les Berbères

Layautey a autorisé, dès 1915, la création du Comité d’Etudes berbères de Rabat qui publiait les Archives Berbères. Avec une décision signée de sa main, Lyautey précisait : "dans le but de centraliser les travaux établis dans les différentes régions sur les populations berbères du Maroc et d’en retirer des résultats pratiques concernant l’organisation et l’administration des tribus, il est crée à Rabat un comité d’Etudes berbères".

Les Archives Berbères furent l’instrument idéologique et le lien fédérateur entre les deux mondes civil et militaire, dont le but commun était de faire face à la résistance des tribus de l’Atlas et du Sud.
Au fur et à mesure que la pacification trouve de sérieuses difficultés dans les chaînes de l’Atlas, l’ethnographie coloniale cherchait tous les moyens autres que militaires pour resserrer l’étau autour de la population marocaine de la montagne en les isolant le plus possible du reste du pays et ainsi préparer la division sur une base ethnique du Maroc pour mieux le dominer et briser l’élan de résistance qui pourrait embraser toutes les régions même soumises ou ralliées. Ils estimaient que les Marocains cessent de se battre lorsqu’il ne pouvaient plus opposer résistance. Mais lorsque l’occasion se présentait, les tribus et les régions urbaines soumises n’hésitaient pas à reprendre les armes pour reconquérir leur liberté.

Au début, toutes les régions du Maroc était considérées comme des territoires militaires administrés par des officiers des Affaires Indigènes, mais au fur et à mesure que progressait la pacifica-tion et la conquête militaire, un autre découpage administratif apparaissait et qui consistait à mettre en place des zones bien distinctes :

- zones civiles : elles sont administrées par des contrôleurs civils qui avait pour mission de contrôler les Pachas de villes, les chefs de tribus et des Caïds.

- zones militaires : elles sous le contrôle des officiers de ren-seignements qui avaient à leurs dispositions des groupes armées représentées essentiellement par des Goums. ces zones couvrent presque l’ensemble des régions berbérophones, qui sont classées par l’administration coloniales et les chercheurs contre-insurrectionnels comme tribus de législation coutumière basée sur l’Orf.

- zones de dissidence : elles sont en voie de pacification, ce qui veut dire concrètement, zones de guerre et d’opérations.

La distinction entre ces trois zones servait l’administration coloniale, car elle permettait de compartimenter la population et empêcher le contact entre les différents blocs. Il fallait pour circuler dans ces zones une autorisation délivrée par l’administra-tion.
Cette séparation a rempli une autre fonction essentielle, surtout au début des premières manifestations du nationalisme d’origine citadine au début des années trente : d’empêcher le contact avec les éléments nationalistes agissant des les villes avec les foyers de résistance armée très active encore dans les mon-tagnes.
La stratégie globale qui servait de cadre à la recherche contre-insurrectionnelle appliquée supposait qu’il fallait utiliser la compagne, notamment berbère contre la ville, afin d’arriver à faire des zones rurales berbères, la clé de réussite de la politique coloniale. Malgré ce quadrillage, la lutte a continué, même après la pacification en 1934. La relève a changé d’espace et la direction du mouvement de protestation est passée entre les mains des élites urbaines agissant principalement dans les villes habitées essentiellement par des ruraux arabes et berbères chas-sés par la pacification militaire et devenus néo-citadins vivant dans leur majorité dans des bidonvilles.

La politique berbère de la France au Maroc s’inscrivait dans toute une tradition coloniale qui consistait à diviser le pays colonisé pour mieux régner. Charles-Robert Ageron estime "qu’elle n’est pas le fruit d’un hasard ethnographique, mais ce-lui d’un déterminisme historique."

Napoléon Bonaparte dans son aventureuse Expédition égyptienne "prend appui sur les Coptes contre les Turcs et forme une légion copte." De même au Maghreb, le successeur du général Bournout "faisait appel à des princes de la famille beylicale de Tunis et enrôlait des Kabyles, précisément les premiers ZWAWA ou zouaves."

Dans le champ de la recherche et de la pratique politique, la problématique arabe/berbère est apparue avec la conquête de l’Algérie. Juste après la conquête d’Alger, de Tocqueville s’inté-ressait déjà à cette population berbère : "Si Rousseau avait connu les Cabyles, il eût cherché dans l’Atlas ses modèles. C’est là qu’il aurait trouvé des hommes soumis à une sorte de police sociale et cependant presque aussi libres que l’individu isolé qui jouit de sa sauvage indépendance au fond des bois ; des hommes qui ne sont ni riches ni pauvres ; ni serviteurs ni maîtres, qui nomment eux-mêmes leurs chefs et s’aperçoivent à peine qu’ils sont des chefs, qui sont contents de leur état et qui s’y tiennent (on m’assure que les Cabyles ont la religion fort tiède, que c’est une race prosaïque et intéressée qui s’inquiète beaucoup plus de ce monde que l’autre et qu’il sera plus facile de les vaincre avec notre luxe et nos arts qu’avec nos canons)."

Ce texte fondateur a inauguré toute une vision sur les sociétés maghrébines qui a subsisté jusqu’à l’indépendance sous diffé-rentes formes. Elle était même, dans sa version politique et législative, l’une des principales erreurs qui a conduit le peuple marocain d’accentuer la résistance et aller tout droit avec toutes ses forces pour exiger le départ des Français réalisé en 1956.

Pour apporter un éclairage nouveau sur la question, un document inédit déposé aux archives militaires résume en grande partie, le point de vue d’un chercheur de la première heure, Michaux-Bellaire, celui des Affaires Etrangères, en la personne du Ministre plénipotentiaire chargé de l’Agence et consulat général de France à Tanger et enfin la réaction du Résident Général Lyautey.

En analysant deux articles édités dans un journal égyptien, Michaux-Bellaire constate que l’auteur se réclame d’un "panarabisme géographique" opposé au "panturquisme poli-tique".
En termes politiques, "le premier cherchait à donner la souve-raineté du Monde Musulman au Sultan de Constantinople, le second la donne au roi de la Mecque anglicisé." Pour lui, ils sont deux formes déguisées du panislamisme et "les deux, à des degrés peut-être différents, constituent évidem-ment un danger pour la politique musulmane française". Il se-rait donc "tentant de répondre à ces deux panislamismes par un troisième, qui serait le panberbérberisme ou la panislamisme berbère". Mais tout de suite, il ajoute qu’il est toujours "dangereux de créer dans le monde musulman un mouvement quelconque que l’on ne peut jamais diriger suffisamment et dont il est tou-jours impossible de prévoir les conséquences". Il poursuit son propos modéré et très mesuré, mais affreuse-ment colonialiste, ainsi :
"il paraît plus prudent et plus sûr d’empêcher les mouve-ments que les autres veulent y créer ; il est préférable de maintenir le monde musulman dans l’état de division poli-tique et géogra-phique où il est mis par le temps, que de risquer en voulant créer des groupements que l’on peut supposer être utiles à telle ou telle autre politique, de pro-voquer des unions et des en-tentes imprévues : on peut créer ainsi sans se douter des ligues qui peut-être cherchent depuis longtemps à se former contre les uns ou les autres." Il conseille plutôt le morcellement et la poli-tique du maintien de la divsion. Par contre, il est favorable la centralisation administrative européenne, sans que celle-ci conduit à l’unité des structures indigènes, qui peuvent devenir une manace : "Dans les pays musulmans soumis à l’autorité eu-ropéenne la centralisation ne doit exister que dans l’administra-tion euro-péenne et le morcellement, la compartimentation doivent être maintenus pour ce qui est indigène. Il ne faut pas que la centralisation administrative puisse être un pré-texte à une centrali-sation indigène qui pourrait devenir une force." Michaux-Bellaire met en garde les responsables coloniaux contre le caractère dangeureux de la propagation,aussi bien du panturquisme que le panarabisme au sein des colonisés : "c’est l’évidence qu’il est dangereux de répandre des idées qui pourrait avoir comme résultat de créer des coali-tions. Il est encore plus dange-reux de laisser pénétrer des idées de nature à former une coalition dont la tête se trou-verait à l’étranger. Sous ce rapport, le panarabisme peut-être aussi périlleux que le panturquisme." Finalement, Micahux-Bellaire n’est pas aussi favorable à la formation d’une coalition des Berbères du Maghreb qui pourrait aussi comporter des dangers pour la colonisation. "Quant au panber-bérisme, il ne serait dangereux que pour nous et ne nous donnerait aucun moyen d’action chez les autres, en admettant que nous cherchions à exercer cette action. Il s’agit d’empêcher plutôt que de créer"

La note de Michaux-Bellaire transmise par le Ministre des Affaires Etrangères au ministre de la guerre est accompagnée d’une remarque de M. Boissonnas, Ministre plénipotentiaire chargé de l’Agence et consulat général de France à Tanger, dans laquelle il s’interrogeait sur" les tendances panarabiques qu’à développées ou fait naître, la révolte du Hedjaz". Ces dernières estimait-il "elles constituent un danger pour notre empire de l’Afrique du Nord et nous devons, je crois, étudier, dès maintenant les moyens d’y parer."
Il constatait que "toute politique qui tendrait à l’unification des pays musulmans conquis ou protégés par nous répondrait au goût français pour l’uniformité, mais créerait un bloc indigène dont la division actuelle est, au contraire, favorable à notre domination".

Il s’inquiétait de l’ouverture du chemin de fer "qui réunira un jour Tunis à Marrakech rapprochera fatalement les membres dispersées de la grande famille musulmane placée sous notre domination… la facilité des communications n’en amènera pas moins une pénétration réciproque et renforcera déjà les liens existants de la religion et de la race." Quant au Maroc il pensait que la présence d’un sultan et d’un peuple non arabe représen-tait une chance pour lutter contre les idées panarabistes :"Au Maroc nous avons cette heureuse fortune de pouvoir opposer un Khalife national au Khalife de la Mecque et une race forte et vivace, la race berbère, à la race arabe qui représente la mino-rité". Il suggérait même une idée assez audacieuse : "on pourrait être tenté de faire du Sultan du Maroc le Khalife de tout l’Occident dont le prestige religieux s’étendrait sur toute notre Afrique du Nord." Mais très vite, il calme son ardeur en ajoutant un correctif à sa pensée berbériste : "j’ignore si la chose est pos-sible ou même déraisonnable, mais la guerre a prouvé que le sentiment de la race peut l’emporter chez les Musulmans sur le sentiment religieux". Evidemment, la France en optant pour cette hypothèse, elle devra favoriser l’absorption de l’élément berbère par l’élément arabe. Il se demande concrètement : "doit-on arabiser le Maroc au profit du Makhzen central, ce qui faciliterait notre tâche immédiate, ou la menace encore lointaine mais réelle, que révèlent les articles du Kaoukab ne nous conseille-t-elle pas de ne pas aller trop loin dans cette voie ?"

Apparemment, le Ministre est embarrassé par la montée pan-arabiste, mais en même temps l’élément berbère au Maroc est encore en guerre contre les français. La carte berbériste n’était pas jouable dans l’immédiat pour prémunir le pays des appels arabistes venant de l’Orient arabe. Il concluait sa note ainsi : "quand la masse berbère encore insoumise aura accepté notre domination, la question se posera s’il ne convient pas de respec-ter ce groupe ethnique, de le conserver avec sa langue et ses institutions, de réveiller même sa conscience nationale pour qu’il nous serve au besoin de point d’appui contre un mouve-ment panarabique. La question est délicate ; je n’ai aucune com-pétence pour la traiter et dois me borner à faire part au Département de réflexion que m’ont inspirées les articles du Kaoukab".

La réponse du Général Lyautey n’a pas trop traîné. Elle est exprimée dans une lettre adressée au Ministre des Affaires Etrangères : "M. Boissonnas se demande si nous devons arabiser le Maroc au profit du maghzen ou le berbériser au risque de créer dans l’Islam un groupe nouveau dont on ne saurait prévoir l’évolution". le général choisit le statu quo concernant cette affaire tout en reconnaissant que "chacun des adversaires avait chez nous ses partisans qui opposaient la politique Maghzen à celle des tribus, la langue arabe à la langue berbère, le doit islamique aux coutumes berbères".

Il estimait que la solution qu’il a adoptée consistait "à concilier tous les intérêts, dans la mesure du possible. Nous avons érigé en principe que nous mettions notre force au service de l’ordre c’est-à-dire du maghzen. Mais déclarions, en même temps, vouloir tenir la balance égale entre les différentes races de l’Empire chérifien : Arabes, Berbères, Israélites, Nègres. Nous ne voulons ni arabiser, ni berbériser le Maroc, mais assurer parallè-lement l’essor de ces deux grands groupements ethniques sans aucune idée de faciliter l’absorption de l’un par l’autre."

Mais il admet implicitement que le maintien et la compartimentation ont commencé à fonctionner pour donner des évolutions différentes à chacun des deux groupements :
"chacun d’eux jouit d’un régime distinct, les coutumes berbères sont observées en pays berbère, comme le droit coranique l’est en pays arabe. Les Djemas conservent dans les tribus leurs attributions traditionnelles. A côté des écoles arabes, nous avons des écoles berbères et nous projetons même d’organiser un enseignement direct du français dans les régions de la langue berbère. Des emplois d’interprète de berbère ont été créés et des primes de berbères instituées.
Bref, nous manifestons un souci constant de maintenir l’équilibre entre les divers éléments qui peuplent le Maroc et d’assurer le libre épanouissement de chacune des races que nous dominons."

Cette politique que Lyautey qualifiait de "prudente et libérale" n’était pas un maintien de la situation telle qu’elle était. C’était plutôt la première phase dictée par les urgences de la pacification de contenter tout le monde et avoir l’aire d’un responsable éclairé et équitable aux yeux des notables et de la population appelée à accepter la domination.

Sa note termine par cette phrase qui veut tout dire : "c’est à nous de savoir doser le mélange et les influences de nos races et opposer leurs intérêts".

A suivre..

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Commentaires

Merci de nous avoir fait profiter de ce texte, très riche et fort interessant...
J'aimerais beaucoup lire la thèse de ce monsieur mais je n'arrive pas à la localiser, est ce possible d'indiquer en plus, le lieu de la soutenance...svp.
Très bonne journée.

Diba dima dima ...

Ecrit par : Diba ô bess | jeudi, 29 décembre 2005

Oups! ... J'ai trouvé. L'auteur de cette thèse a soutenu à Paris VIII.

Ecrit par : Diba ô bess | jeudi, 29 décembre 2005

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